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Le chant, ou l'art de l'interprétation (4e partie)

Le guide de l’enregistrement - 92e partie
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Pour en finir avec la question de l'interprétation, je vous propose aujourd'hui un épisode un peu particulier qui m'a été inspiré par un commentaire posté par notre ex-modérateur en chef adoré, alias Will Zégal, à l'occasion d'un précédent article.

Donjons et Dragons

Avec l'accord du principal intéressé, je reproduis ci-après le contenu de ce fameux commentaire :

"Puisque ça fait quelques temps que l'article est publié et que les commentaires n'arrivent pas en masse, je vais apporter un peu de contradiction.

Tout d'abord, je n'ai rien à redire sur le contenu de l'article dont je trouve les conseils très bons.

Il y a cependant des cas où l'atmosphère cool et sereine n'est pas ce qui convient, ni à l'artiste, ni au contexte particulier du morceau. On trouve de nombreuses anecdotes et témoignages où, au contraire, sortir le/la chanteur/euse de sa zone de confort a été profitable. 

Il me semble que c'est dans l'excellent Recording Unhinged : Creative and Unconventional Music Recording Techniques que Sylvia Massy raconte notamment avoir scotché Peter Gabriel suspendu à un pilier de béton présent dans le studio pour lui faire chanter ce qui a été un de ses tubes. :ptdr: 

Autre truc célèbre : Brian Eno utilisant notamment son célèbre jeu de cartes "stratégies obliques" pour faire sortir musiciens et chanteurs de leur zone de confort.

Je me rappelle aussi vaguement d'anecdotes où les producteurs ou les membres de groupes ont volontairement fait sortir des chanteurs un peu trop léthargiques de leurs gonds pour obtenir ensuite la prise énervée ou énergique qui convenait au morceau.

Par d'cheux nous, on peut se rappeler Brel arrivant exténué par le cancer qui rongeait ses poumons aller au studio enregistrer le somptueux album Les Marquises à raison de deux morceaux par jour en une seule prise live et avec un seul poumon.

Voilà. C'est pas du tout pour mettre en cause les propos de l'article qui sont justes dans probablement l'écrasante majorité des cas, mais pour souligner qu'il y a de notables exceptions."

Je suis bien entendu entièrement d'accord avec Will : il est parfois judicieux de faire sortir l'interprète de sa zone de confort afin d'obtenir "Ze Prise de la mort qui tue". Sauf que, comme vous devez vous en douter, il y a un "mais" ! Pour illustrer mon propos, je vous propose un petit exemple concret qui s'est déroulé au tout début de mon aventure musicale…

À cette époque, je n'étais qu'un jeune aspirant ingénieur du son et toutes ces histoires d'enregistrements aussi farfelus que mythiques me fascinaient. Je n'avais donc qu'une seule envie, mettre en oeuvre à mon tour des méthodes tarabiscotées de façon à produire le son qui ferait toute la différence.

Enregistrement 92L'occasion s'est présentée dès le deuxième album sur lequel j'ai eu la chance de travailler. Il s'agissait d'enregistrer et de mixer le premier disque d'un groupe de funk qui commençait à percer dans ma région. Leur titre phare était un véritable tube en puissance, à tel point que le groupe le jouait systématiquement en fin de set lors des concerts importants pour être sûr d'avoir un rappel. Le hic, c'est que le chanteur n'arrivait pas à réellement rentrer dedans en condition studio… Ce morceau décrivait la course folle d'un "adulescent" qui refusait d'abandonner ses rêves, quitte à se "cramer" dixit le texte. Le dernier jour d'enregistrement, juste avant les prises de voix, j'ai eu l'idée de demander au chanteur d'aller courir autour du stade de foot d'à côté jusqu'à ce qu'il soit littéralement hors d'haleine… Et ce dernier a refusé en soulignant qu'avec le peu de temps de studio qu'il nous restait, ce n'était pas le moment d'aller gambader dans la prairie. Nous nous sommes donc contentés des prises que nous avions et ce titre n'a jamais eu l'ampleur qu'il méritait sur cet album.

Un an plus tard, j'ai retravaillé avec ce même groupe sur la production d'un album "Live". Le morceau en question a été joué en fin de set et le rendu reflétait enfin à merveille le plein potentiel de celui-ci. Nous en avons alors discuté avec le chanteur et nous en sommes arrivés à la conclusion que le petit je-ne-sais-quoi en plus provenait d'un savant mélange entre l'excitation de la scène, la fatigue de fin de concert et la joie d'arriver au bout de la plus brillante des façons. Ce jour-là, il m'a avoué regretter de ne pas avoir tenté les tours de stades que je lui avais préconisés alors et j'ai répondu que de mon côté, je regrettais de ne pas avoir su lui faire comprendre tout l'intérêt de la manoeuvre. En toute honnêteté, je ne suis absolument pas certain que cela aurait changé quelque chose puisque la course n'aurait servi qu'à simuler la fatigue de fin de concert sans pour autant induire la même ambiance, mais qui sait…

La morale de cette histoire c'est qu'avant de pouvoir sortir quelqu'un de sa zone de confort, il faut forcément que cette zone de confort existe ! Pour ce faire, il me semble qu'un prérequis absolu se résume à apprendre à bien connaître les musiciens de façon à pouvoir tisser de véritables liens de confiance et savoir jusqu'où vous pouvez les mener. Bref, il vous faut garder à l'esprit que ces fameuses "astuces" sortant des sentiers battues tiennent plus de la psychologie que d'un véritable aspect technique à proprement parler et qu'il faut avoir pas mal de bouteille avant de pouvoir en tirer quelque chose d'utile. Parce que mine de rien, si par exemple vous poussez le bouchon un peu trop loin avec votre interprète pour avoir de la colère, il ne faut pas oublier que vous pouvez également obtenir un blocage complet façon "lapin pris dans les phares d'une voiture", voire pire, un bon vieux pain dans le museau qui n'aura rien de musical. Mais c'est vous qui voyez !

 

Sur ce, rendez-vous la semaine prochaine pour de nouvelles aventures !

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