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le Pub artistique et culturel

La guitariste

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La guitariste
Divertissement

Une histoire bien réelle. Romancée pour rendre sa lecture attractive. À l'époque des faits, nous sommes à la fin de l'automne 2013. Une succession d’épisodes dont c’est le premier opus. Des récits sans prétentions littéraires qui se veulent divertissants et récréatifs. En restant bien évidemment dans le sujet de prédilection de ce forum. Je proposerai une suite mensuelle tous les 17 du mois. Je vous en souhaite bonne lecture et belles découvertes.

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Approche galante en pharmacie

Le parking rectangulaire doit mesurer une centaine de mètres de long sur une cinquantaine de mètres de large. En y pénétrant, sur la droite il y a la pharmacie. Un cabinet dentaire. En face, l’opticien. Sur la gauche, la maison médicalisée et ses cabinets médicaux. C’est à l’étage de la pharmacie qu’exerce ma vieille amie d'enfance Isabelle. Psychothérapeute, passionnée d’équitation et de ski. Je rends visite à Isabelle tous les lundis et jeudis après-midi. J’emmène parfois ma guitare. Tout en bavardant j’égrène quelques accords en arpèges. Le bureau de son cabinet de consultation est parfaitement insonorisé de la salle d’attente. Le lundi peu de rendez-vous. Nous avons donc tout le loisir de passer du bon temps ensemble. Devant un café et de petits gâteaux secs. Il nous est arrivé de nous amuser à des jeux de rôles. Je deviens le thérapeute et Isabelle devient la patiente. Les fous rires font évidement parties de ces scénarios surréalistes. Isabelle imite alors des pathologies mentales imaginaires. Je suis pliés de rire devant ses simulacres de tics et de grimaces. Ces moments de détentes durent rarement plus d’une heure, entre deux consultations.

C’est en la quittant, un de ces froids après-midi de fin d’automne, que je reviens à la voiture garée devant la vitrine de la pharmacie. Ce n’est pas la première fois que je remarque cette jeune fille vêtue de sa blouse blanche qui officie à l’intérieur. M’a t-elle aperçu dans le crépuscule naissant ? Je fourre l’étui contenant la guitare sur le siège arrière. Je reste appuyé contre l’auto en faisant mine de consulter mon téléphone. Cette fois je veux en avoir le cœur net. Je l’aperçois revenir les bras chargés de petits paquets de papier kraft. Probablement de ces herbes à tisanes dont elle empli les étagères. Elle jette plusieurs coups d’œil dans ma direction. Je louche par-dessus mon téléphone jusqu’à risquer de m’en déboîter les globes oculaires. Elle s’en va. Elle revient. C’est un jeu, j’en suis convaincu. Aussi, bien décidé à en apprendre davantage, j’entre dans l’officine. Une grande pharmacie. Il y a plusieurs préparatrices. Le pharmacien doit certainement être ce type qui n’est pas sans évoquer le professeur Tournesol. Il y a des clients. Je ruse. Je veux absolument avoir affaire à la jeune fille des paquets.

Aussi, ayant tout mon temps, j’invite des gens à passer devant moi afin qu’ils puissent se faire servir. Enfin, l’occasion idéale se présente. La jeune fille passe derrière un comptoir. Je m’avance. << Bonsoir ! >> me fait elle. Est-elle troublée de mon audace, de mon intrusion ? Suis-je un "chasseur" de vendeuses ? Toutes ces pensées que je devine en une fraction de seconde. D'un ton rassurant, je dis : << Bonsoir, j’aimerais une boîte de Doliprane s’il vous plait ! >> Ma préparatrice me laisse. J’espère qu’elle ne pas demander à une collègue de s’occuper de moi. Non. Ouf. Elle revient avec deux boîtes pour me demander : << Doliprane 500 ou Doliprane 1000 ? >> Jamais, dans mon existence je n’ai pris un de ces cachets. Mais comme je fais l’acteur, d’un ton plein de certitude, je réponds : << 1000 ! >> Devant son sourire discret, devant la préciosité qui émane de sa personne, j’ai envie de dire la vérité. La boîte de Doliprane n'est qu’un prétexte. Je paie avec la carte. << Ticket ? >> me demande t-elle avec un sourire désarmant. Mon sang ne fait qu’un tour. Mais quel tour. Je la remercie, je la salue pour sortir de la pharmacie. Installé au volant, je reste un moment à scruter dans le magasin.

Il fait nuit mais l’intérieur de la pharmacie est lumineux. Bon sang de bonsoir, la jeune fille revient aux étagères de la vitrine. Elle regarde avec attention. M’a t-elle aperçu ? Je me sens soudain aussi stupide qu’un adolescent surpris en plein délire. Est-ce ma grosse berline Allemande qui attire ainsi son attention où le mec assis à l’intérieur ? Mystère et Doliprane 1000 ! J’ai beau être un vieux briscard, je suis troublé et n’en mène pas large. La voilà qui retourne servir une cliente. Je reste pour le test suivant. Je n’ai qu’à me féliciter pour cette patience. La préparatrice revient exactement au même endroit. Bon, il faut me décider. Il serait stupide de passer pour le "boulet", pour le "lourdingue" de service. Je démarre. J’évite d’allumer les phares pour ne pas l’éblouir. En roulant, je n’arrête pas de penser à cette étrange aventure. On ne peut rester véritablement indifférent à de tels moments. Trop épatants. Trop rares aussi. Comme le précise le dicton "qui ne tente rien n'a rien" je reste satisfait de mon approche. Je me promets de revenir acheter une boîte de Doliprane lundi prochain. Je ne pense plus vraiment à tout cela en arrivant chez moi. Je trouve le courriel d'Isabelle dans ma boîte mail. Elle témoigne de sa joie. Contente de ma visite de l’après-midi.

La semaine passe, comme passent toutes mes semaines de privilégié. Entraînement physique le matin. La douche, trois heures de guitare. La préparation du repas. Peinture les après-midi de la mauvaise saison. Le lundi arrive. J’emmène ma guitare chez Isabelle. J’emmène également de ces délicieuses crêpes dentelles sèches et roulées comme des cigares. Un délice avec le chocolat chaud que prépare mon amie. J’aime l’écouter me raconter ses journées, ses rendez-vous, parfois jusqu’à huit patients par jour. << De quoi péter une durite ! >> aime t-elle à répéter. Elle imite les mimiques de certains "cas". Quelques arpèges en bavardant. Il va être seize heures. Isabelle a encore deux rendez-vous. Je la laisse. << On se fait une bouffe vendredi soir, ça te dit ? >> me fait elle en me raccompagnant dans le couloir. Je réponds : << Avec plaisir mais c’est moi qui régale ! >> Je descends l’escalier avec l’étui de ma Martin à la main. Put-hein d’étui qui pèse une tonne. Je traverse le parking jusqu’à la voiture. Voiture qu’avec ruse et stratégie, j’ai garé devant la vitrine de la pharmacie. Le crépuscule annonce la nuit qui ne va pas tarder à tomber.

La fraicheur du soir est désagréable. Je porte ma veste Levi’s rembourrée de fourrure synthétique. Une écharpe brune assortie à mes bottines. Là, en levant les yeux machinalement la jeune fille. Occupée aux étagères de la vitrine. M'a t-elle vu trimbaler mon étui que j'ai déposé sur le siège arrière de l’auto ? Est-ce l’esquisse d’un sourire ? Ai-je rêvé ? Une hallucination ? Il me faut absolument un Doliprane ! Faisant semblant d’aligner les paquets, la jeune fille baisse les yeux. J’entre dans le magasin. Il y a du monde. J’attends l’opportunité. J’ai tout mon temps et la situation me ravi. Je suis certain que ma préparatrice attend comme moi qu’un comptoir se libère. Je guette. Je ruse. J’invite de braves clients à passer devant moi. J’examine différents flacons de shampoings. Autant de stratégies. Ouf. Voilà l’occasion rêvée. Elle vient de se glisser derrière l'un des six comptoirs. Le seul qui est libre. Je me précipite. Nul doute. Nous jouons au même jeu. C’est fantastique. C’est fabuleux et pour tout dire inouï. << Bonsoir ! >> me fait elle. Cette fois son sourire est franc. Son regard peut-être même pétillant de malice. Je ne suis pas vraiment objectif. Je peux très bien interpréter par fantasme.

Je réponds : << Bonsoir. J’aimerais une boîte de Doliprane ! >> Son sourire est magnifique quand elle demande : << Comme la dernière fois ? >> Je réponds : << Oui, comme la dernière fois et comme la prochaine fois ! >> Son sourire devient discrètement rire avant qu’elle ne s’éloigne. Elle revient avec la boîte jaune. Je paie par carte. Même question : << Ticket ? >> Je décline. Je salue la jeune fille avant de quitter le magasin. Comme lundi précédent, assis au volant, je regarde. Il fait nuit noire. Mais la luminosité presque impudique de l’intérieur de la pharmacie permet de voir chaque détail, chaque comportement. Quelle n’est pas ma surprise. Ma préparatrice revient aux étagères. Cette fois, sans chercher à s’en cacher, elle observe à l’extérieur depuis la vitrine. Entre les sachets. J’ai envie de lui adresser un petit signe de la main mais je m’abstiens. Ce serait certainement "lourd" et d'un manque de tact évident. Elle s’en va et, comme dans la chanson, elle revient. Trois fois durant le quart d’heure où je reste là. Je me sens aussi ridicule que stupide mais, au diable les varices, c’est tellement bon. Après tout, les yeux c'est fait pour regarder. On ne peut rien faire d'autre avec à part les fermer. Et si j’agitais la boîte de Doliprane ? Non ! Pas une bonne idée non plus. Le mieux, c’est de démarrer.

Je m’en vais en roulant le plus doucement possible. J’utilise toujours l’option "boîte automatique", c’est parfois très pratique et ma préférence. J’aime rouler peinard. Comme la précédente, cette semaine passe dans la sérénité et la quiétude d’une vie calme et retirée. J’arrive chez Isabelle ce lundi pour quinze heures. Nous revenons sur notre repas au restaurant vendredi dernier. Ma psychothérapeute me raconte son weekend en famille, avec ses parents. J’écoute en jouant une de mes dernières compositions encore légèrement hésitante lors de certains passages ardus. Petits Lu avec bananes et fruits secs. Un délice avec le cappuccino. Seize heures trente. Il est temps de laisser Isabelle à son dernier rendez-vous. Je traverse le parking presque désert en trimbalant l’étui noir de mon OM-42 assez pourrie de l’époque. Mauvaise pioche. Nous sommes en 2013. Cet instrument date de 1999. Cette fois, j’en suis sûr, la jeune fille attend ma venue. Il va faire nuit. Je dépose la gratte sur le siège arrière. Je m’avance vers la vitrine. Son sourire. C’est exquis. Je reste un instant debout devant la vitrine à la regarder faire semblant de s’affairer. Elle m’adresse un discret signe de la main.

J’entre dans la pharmacie. Il y a du monde. Cette fois, je m’approche de l’étagère pour la saluer le premier. Immédiatement elle me fait : << Bonsoir. Vous êtes du lundi vous ! Je vous ai aperçu jeudi. Pas de Doliprane les jeudis ? >> Je réponds : << Oui. Je visite une connaissance les lundis et les jeudis ! >> Je n’en dis pas davantage. C’est presque en chuchotant que nous bavardons. Personne ne nous prête la moindre attention. Pour faire diversion, dans chaque main, je tiens un paquet d’herbes à tisanes. Nous nous présentons. Je fais la connaissance d’Anaëlle. Elle est étudiante à l’université voisine et accessoirement vendeuse. Il ne faut pas exagérer. Anaëlle est à son poste de travail. Aussi, assez rapidement, je lui tends ma carte. Y figurent mon numéro de téléphone et mon adresse mail. Comme s’il s’agissait d’un objet précieux, Anaëlle fourre la carte dans la poche arrière de son jeans, soulevant sa blouse. Avant de me laisser en m’invitant à passer devant le comptoir qui se libère, la jeune fille me dit : << Je vous contacte très vite ! >> J’attends que le client qui me précède s’en aille.

C’est à mon tour : << Doliprane 1000 ? >> demande ma préparatrice. Je réponds : << Oui, j’en ai une belle collection à la maison ! >> Nous en rions tous deux de bon cœur. Je paie avant de filer. Assis dans la voiture, habité d’un étrange sentiment de satisfaction, je regarde la pharmacie. Anaëlle devant ses étagères. Cette fois ce n’est pas seulement un sourire, c’est également un discret signe amical de la main. Je fais de même. Je démarre. Sur la route du retour, je suis hanté par le film que je me passe et repasse inlassablement. C’est le lendemain soir, après le repas qu’en consultant mes courriels, je découvre celui d’Anaëlle. Nous allons échanger tous les soirs par mails. J’adore son expression écrite. Ce n’est que le samedi soir suivant que je reçois la réponse positive à mon invitation faite dès jeudi. Une randonnée pédestre demain, dimanche…

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  • Dr.Riton
Mercredi 17 juin 2026

Nous retrouvons nos deux protagonistes dans ce second opus. Un petit récit distrayant et récréatif destiné à donner un peu de vie supplémentaire à ce forum. Bonne lecture à tous. Bonnes découvertes à celles et ceux qui nous rejoignent.

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Randonnée avec Anaëlle

Ce dimanche dix décembre est froid et sec. Je l’attendais depuis quelques jours. Je termine ma matinée en répondant à mes courriels. Il va être onze heures trente. Je quitte le salon pour la cuisine. J’épluche, je lave et je coupe les pommes de terre en fines rondelles. Je les poêle sans cesser de les retourner pour en faire de belles chips dorées. Dans une autre poêle, je fais rissoler une escalope de dinde. L’assaisonnement des feuilles d’une petite laitue. Je mange de bon appétit. À l’idée de revoir ma charmante préparatrice en pharmacie, je suis légèrement fébrile. Comme le serait un adolescent avant son premier rendez-vous. Je me trouve quelque peu ridicule. Je mets à profit chaque instant avec le souhait d’être le plus rationnel possible. La vaisselle. Un tour à la salle de bain. Je me change. Un pantalon d’épaisse toile kaki, multi poches. Une chemise à carreaux sous le pull. Je dévale les escaliers. Dans le petit sac à dos, deux mandarines, deux bananes, les barres de céréales, la gourde isotherme contenant le thé bouillant. La lampe frontale dont j’ai rechargé la batterie dès le levé.

La température extérieure est de 8°. Le ciel est gris et bas. Est-ce l’ambiance d’un hiver précoce ? Mes grosses chaussures à la main, je traverse la pelouse en prenant soin de rester sur les dalles de grès. Je préfère rouler en baskets. Il y a une dizaine de kilomètres jusqu’à la zone commerciale. En fond sonore, ZZ Top "Eliminator“. L’immeuble résidentiel où la jeune fille occupe un studio. C’est un ensemble de trois bâtiments à l’architecture moderne. Je gare la voiture sur le parking. Je sonne. La voix nasillarde d’Anaëlle dans le haut-parleur : << Oui ? >> Je m’annonce : << Bonjour. Je suis votre accompagnateur de l’après-midi ! >>. Elle répond : << Je descends ! >> La jeune fille est vêtue d’un pantalon kaki très similaire au mien. Un gros pull à col roulé sous son épais anorak brun. Son sourire est magnifique. Elle tient un petit sac à dos identique à celui que j’emmène partout en balade. Nous nous serrons la main. << Vous avez trouvé facilement ? >> demande t-elle. Je la rassure : << Je connais bien. Je vois à chaque fois ces trois immeubles depuis le parking de la pharmacie ! >>

Anaëlle prend place sur le siège passager. Je démarre alors qu’elle attache sa ceinture. Direction le port de plaisance. Vingt kilomètres. Ma passagère me raconte ses matinées à l’université. Ses après-midi à son travail de préparatrice vendeuse. << J’aime bien ce job. Il contre balance idéalement mes études et il est bien rémunéré ! >> précise t-elle. Il ne faut pas vingt minutes par la nationale pour arriver à bon port. Les quais sont animés. Le marché de Noël. Anaëlle découvre l’endroit. Les bateaux sont pour la plupart bâchés. Il y a du monde. Je gare le véhicule sur le parking de la supérette. Le départ de notre randonnée. Il n’est pas tout à fait treize heures trente. Je change de chaussures. Nous mettons nos sacs sur le dos. Le chemin qui monte au vieux cimetière est raide, jusqu’au sommet de la colline. Ce qui réchauffe avec les trois cent mètres de pente raide à gravir. Depuis le cimetière, la vue est panoramique. En contrebas, le port et ses chalets décorés. Ses lumières étincelantes. Le grand sapin aux guirlandes clignotantes dressé au milieu. À droite la plaine. À gauche, au loin, la ville.

Plus loin encore, les hautes collines qui barrent l’horizon en rappelant les ballons d’Auvergne. Anaëlle sautille sur place pour se réchauffer. Lorsque nous parlons, d'amusantes nuées de vapeur s’échappent de nos bouches. En hauteur, la sensation de froid paraît plus intense. Pas un souffle de vent pourtant. Je propose à la jeune fille de faire un tour dans l’enceinte de ce cimetière très particulier. Plus personne n’est enterré là depuis plus d’un siècle. À la belle saison, c’est un haut lieu touristique. Les pierres tombales sont couvertes de mousse. Les épitaphes gravées dans la pierre sont pour la plupart illisibles. Mais ce qui interpelle ce sont les croix celtes, les statues d’anges guerriers et les caveaux de familles. Ces derniers sont comme autant de châteaux médiévaux miniatures. Anaëlle m’étonne déjà par ses connaissances en Histoire. Je l’écoute me décrire la façon de procéder des artisans sculpteurs du moyen-âge. Les mêmes compagnons qui participaient aux constructions des cathédrales. Je suis subjugué. J’aime apprendre.

Nous quittons pour prendre le chemin qui descend tout droit jusqu’au premier col. Nous croisons quelques marcheurs. Mon accompagnatrice est intarissable en anecdotes médiévales. << Je suis bavarde, hein ? >> lance t-elle. Je réponds : << Quoi de plus agréable qu’une randonnée instructive ! S’il vous plaît, surtout ne cessez pas, continuez ! >>. Satisfaite par ma réponse, elle arrête son pas, retire ses gants et son bonnet. Ses cheveux d’un noir de jais, lisses, tombent en s’étalant sur sa capuche doublée de fourrure synthétique. Le contraste avec ses yeux clairs d’un bleu d’acier est encore accentué pas sa peau mate. << Je déteste les bonnets en laine. Ça me pique ! Ça me gratte ! >> précise t-elle en le fourrant dans sa poche. Elle recouvre sa tête de la capuche de son anorak. << Esquimau ! >> s’exclame t-elle. Nous étudions les itinéraires proposés par les panneaux indicateurs. Il faut prendre le chemin qui monte tout droit vers le sommet de la seconde colline. Là-bas, la forêt de sapins. Il faut prendre le sentier de droite. Il est balisé d’un triangle jaune. Cette fois nous avançons à flancs de collines. Tout en bavardant.

Anaëlle me parle de sa Haute-Savoie natale. De ses parents commerçants à Chamonix. Fille unique, ayant passé ses études secondaires dans un lycée privé. Un Bac scientifique "S" remporté avec mention “très bien“. Les trois ans d’université pour décrocher sa licence avec succès. Son Master remporté avec brio. Son Doctorat en préparation. Épreuve à laquelle elle sera confrontée d'ici trois ans. << Mon prochain objectif ! >> précise ma compagne de randonnée. Elle aura alors 24 ans le 11 mars de l'année prochaine. << Puis ce sera le Doctorat ! Mes parents font des sacrifices pour me permettre d’ouvrir ma pharmacie. J’économise chaque euros. Mon rêve serait que ce soit à Courchevel ! >> précise la jeune fille. Je ne parle que très peu de moi. J’esquive ses questions en ramenant les conversations sur ses projets professionnels. Anaëlle n’est pas dupe et mon astuce semble beaucoup l’amuser. C’est au second col que l’on arrive à cette autre grande maison de pierres taillées. Les volets gris toujours clos. Entourée d’un muret. Le portillon est ouvert. Nous nous asseyons sur les larges marches en bois de l’escalier, après avoir tenté d’ouvrir la porte. Nous faisons honneur à des noix de cajou.

Anaëlle a emmené des poires et des abricots secs. Nous échangeons contre mandarine, banane et barres de céréales. Dans sa Thermos, du café. Dans ma gourde isotherme du thé au jasmin. Ça réchauffe. Sur le bois froid, malgré nos épais cotons, nos fesses se refroidissent inexorablement. Nous les massons en sautillant sur place. Pas d’autres alternatives que de reprendre notre marche dans le sens du retour. Ce matin, j’ai réservé une table au restaurant de l’Étang. Ce sera une autre belle surprise pour mon accompagnatrice. Parfois, à la dérobée, j’observe furtivement son profil. Fin et gracieux. Ses lèvres délicatement ourlées. Le crépuscule s’annonce. Il y a maintenant de longs silences entre nous. Nous arrivons au cimetière à la nuit tombée. Il est dix sept heures. Je fixe la lampe frontale autour de ma tête. Je dois éviter de la tourner vers mon interlocutrice lorsqu’elle parle, pour éviter de l’éblouir. Ce que j'oublie évidemment souvent dans le feu de la conversation. Nous voilà de retour à la voiture. << On fait un petit tour au marché de Noël ? >> demande la jeune fille. Je trouve la proposition bien à propos.

Les décorations sont de véritables enchantements. La municipalité du bourg voisin organise tout au long de l’année des animations qui connaissent un véritable succès. L’odeur des gaufres le dispute à celles des grillades. Celles des vins chauds à celles des fritures. De quoi nous mettre très sérieusement en appétit. << Ne pas succomber à ses tentations. Règle numéro 1 ! >> répète Anaëlle quand nous passons devant des chalets à crêpes. Le froid s’accentue. << Trois degrés ! >> lance l’étudiante en consultant son téléphone. Nous traversons la route pour retourner à la voiture. Je change de chaussures. Il faut parcourir les vingt kilomètres dans le sens inverse. Une légère brume se lève. Il y a de longues séquences silencieuses. Juste la musique des Fabulous Thunderbirds dont j'apprécie le Blues-Rock. C’est appréciable. Je demande : << Voulez-vous passer chez vous avant le restaurant ? >> Anaëlle s’écrie : << Oh oui, un tour aux toilettes. Vous pourrez en profiter et découvrir mon lieu de vie ! >> J'imagine que le besoin d'aller aux toilettes n'est qu'un prétexte. Je gare l’auto sur le parking. Je n’ai qu’à la suivre. L’ascenseur nous emmène au cinquième et dernier étage. Nous sourions aux miroirs qui nous entourent.

Le couloir. La porte du fond à droite. La fenêtre donne sur les bâtiments du centre médicalisé. Je m’écrie : << Mais vous avez même une vue sur la pharmacie ! >> En glissant la clef dans la serrure, Anaëlle précise : << Et sur l’hypermarché ! >> Je découvre son appartement. Un studio. Immédiatement à droite, le cabinet de toilettes. Puis la salle de bain. Un placard double. La chambre. Une haute étagère pleine de livres. Un canapé lit. Un bureau sur lequel sont disposés un ordinateur, des calepins. Des marqueurs. Le coin cuisine. Deux plaques électriques surmontent un réfrigérateur. Au-dessus de l’évier, les quatre portes d’un buffet. Deux hautes plantes vertes. << Installez-vous, je reviens ! >> lance l’étudiante en mettant de la musique. J’observe attentivement cet endroit. Peut-être trente mètres carrés mais agencés avec subtilité. Chaque espace est aménagé de manière rationnelle. Anaëlle me rejoint, soulagée. Elle m’invite à utiliser les sanitaires. Ce que je m’empresse de faire. Je l’entends téléphoner. Je me lave les mains avant de la rejoindre.

<< J’appelle toujours papa d’abord, le dimanche soir. Il me passe maman. Ils ont acheté cet appartement pour me permettre de faire mes études en toute quiétude. Ça fait cinq ans que j’y habite ! >> m'explique la jeune fille. Je la félicite pour l’agencement et la décoration. << Regardez, j’ai des livres sur l’Art, la peinture ! >> rajoute t-elle en tirant des ouvrages de l’étagère du haut. Nous nous installons sur le canapé pour les feuilleter. Je ne suis pas amateur d’impressionnisme, ni de fauvisme. Pour moi, la grande peinture s’arrête avec son dernier maître, Jean-Dominique Ingres et à sa mort, en 1867. Je propose de lui prêter des ouvrages sur la peinture Hollandaise du dix septième siècle. Mes bibliothèques en regorgent. << Ah oui, Vermeer, Rembrandt, j’adore ! >> lance t-elle ravie. Il va être dix neuf heures trente. Je suggère d’y aller. << On peut manger là, j’ai des œufs, du saumon, du thon, des pâtes, du riz ! >> s’exclame t-elle. Je me lève en disant : << Vous allez découvrir un endroit très particulier. J’y ai réservé une table. Je vous ramène pour vingt et une heures trente maximum ! >> Anaëlle n’insiste pas, trop contente et visiblement curieuse de la suite.

Elle se lève d’un bond. Nous remettons les anoraks. L’ascenseur. La voiture. Il n’y a pas cinq kilomètres en direction de la ville avant d'y arriver. Le parking illuminé de lampadaires à l’ancienne. Et disposés tout autour du petit étang carré. La grande demeure de pierres. Il y a plusieurs autres voitures. L’endroit est prisé. Un établissement gastronomique réputé. Anaëlle reste admirative. Malgré le froid qui s’est encore intensifié. Nous montons les quatre larges marches de l’escalier. Juste éclairées d’une lanterne. Il y a de la clientèle le dimanche soir. Les décorations de Noël sont de très bon goût. Dans les tons sépias. Le sol pavé de tommettes de terre cuite brune. Les murs de pierres taillées. Des objets anciens dans des niches aménagées. Les tables sont recouvertes de nappes blanches aux liserés de dentelles. J’observe l’expression ravie de l’étudiante. La serveuse nous invite à la suivre. Notre table est entre une haute armoire aux sculptures raffinées et des étagères sur lesquelles sont disposés des ustensiles de cuisine en cuivre frappé et d'autres peut-être en laiton.

Anaëlle me fait part de son étonnement : << C’est magnifique. Je ne soupçonnais pas l’existence de cet endroit magique ! >> Notre choix se porte sur du roulé de sanglier, sauce chasseur, accompagné de petites pommes de terre rissolées dans leur peau avec un coulis de tomates. C’est un régal. Anaëlle revient sur les cinq années passées dans cette région. << J’avais un copain jusqu’à la fin septembre. Avec lui c’était plutôt Mac Do, ciné, football et canapé ! >> dit elle en riant. Pour éviter de continuer dans ce registre, j’oriente immédiatement la conversation sur une éventuelle prochaine randonnée. << Et comment ! Ça va drôlement me changer d’aller marcher un peu et surtout avec quelqu’un qui apprécie ! >> Je rajoute : << Je connais nombre d’itinéraires plus agréables les uns que les autres ! >> Je suis secrètement satisfait à l’idée que nous allons récidiver dimanche prochain. Anaëlle s’empresse d’ailleurs de confirmer son désir de découvertes. Elle précise : << S’il vous plaît, Joel, ni cinéma, ni Mac Do après les virées ! Et, par pitié, surtout pas de football ! >> Je la rassure. J'en fais le serment !

Nous en rions de bon cœur. Je promets de superbes découvertes. Préparant déjà mentalement la prochaine sortie. Les coupes glacées du dessert nous enchantent de leurs suaves parfums. Nous bavardons. Je lance : << Je viendrais faire quelques achats à la pharmacie. Sans doute jeudi en début d’après-midi ! >> Anaëlle, en souriant, l'expression espiègle, me dit : << Vous être venu à chaque fois un lundi. Et à chaque fois pour des boîtes de Doliprane. Vous en consommez tant que ça ? >> Je ris avec elle en répondant : << Jamais ! Je ne consomme jamais d’allopathie. C’était juste un prétexte ! >> La jeune fille s’exclame : << Je m’en doutais ! >> Je rajoute : << Cette fois je viendrai pour de l’homéopathie ! >> Anaëlle précise : << Ma spécialité et mes centres d’intérêts. Il vaut mieux traiter la cause en amont, cela évite de traiter les conséquences en aval ! >> Les cafés viennent conclure et parfaire ce succulent dîner. Nous sommes parmi les derniers clients. L’addition. << Je déteste être redevable. Dimanche prochain c’est moi qui invite ! >> lance mon hôte.

Je prends ma voix la plus solennelle pour préciser : << Il n’en est absolument pas question. Pas de ça entre nous. Vous n’êtes redevable de rien. Être redevable est un concept qui doit nous être totalement étranger ! Je me permets d’insister. Et lourdement ! >> Anaëlle me fixe avec de grands yeux. << Macho ? >> lance t-elle. Je réponds : << À table, au lit et à l’entraînement, toujours ! >> Nous rions aux éclats en nous levant pour enfiler nos anoraks. Le froid est polaire. Nous voilà installés dans la voiture. En fixant sa ceinture de sécurité, ma passagère me fait : << J’ai passé un de mes plus beaux dimanches depuis que je vis ici ! >> Je démarre en demandant : << C’était d’un tel ennui ? >> Elle répond : << Vous n’imaginez pas. J’étais amoureuse, donc aveugle, légèrement autiste et peut-être un peu stupide ! >> Pour changer de sujet, je m’empresse de rajouter : << Je suis un excellent cuisinier, même si l’éventail de mes recettes est assez restreint, c’est une passion ! >> Anaëlle s’exclame : << Oh ! On se fait une bouffe chez moi alors, un samedi soir ! J'exige une preuve de ce que vous affirmez ! >>

Je m’écrie : << Oui, par exemple samedi prochain ! J’emmène tout ce qu’il faut ! >> Nous arrivons au bas de son immeuble lorsqu’elle dit : << Samedi prochain ! >> Anaëlle déboucle sa ceinture de sécurité, me serre la main avant de sortir de l'auto. Penchée dans l’habitacle, avant de refermer la portière, elle conclue : << Merci Joel pour ce superbe dimanche ! Vraiment ! Je vous fais un courriel ! >> Je la regarde s’éloigner, emmitouflée dans son anorak, serrant son écharpe rouge autour de son cou, capuchon relevé. En rentrant, je prends conscience du privilège de cette rencontre. Une jeune fille brillante, cultivée, intelligente, allant au devant d’une belle carrière. Belle de surcroît ! Je pense également à toutes ces chances extraordinaires qui jalonnent ma vie d’homme depuis la disparition de ma compagne, il y a cinq ans. Nous sommes au début de l’hiver 2014. Je vais de belles rencontres en belles rencontres. J’arrive à la maison pour vingt deux heures. Une rapide toilette. Je retrouve la douceur de mes draps de lin changés ce matin…

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