Sarakyel 17/02/2016

Art Pro Channel II : l'avis de Sarakyel

« Un bon rapport qualité/prix pour une tranche de console complète à prix serré »
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Rapport qualité/prix : Excellent Cible : Les utilisateurs avertis
La première fois que j'ai utilisé un Pro Channel II, c'était dans un studio semi-pro (comprendre : dont le proprio fait de la presta même si ce n'est pas sa principale source de revenus) où j'étais allé assister à l'enregistrement de parties de batterie. Surpris de voir du matos ART dans un rack rempli de tranches Universal Audio, le maître des lieux m'a avoué l'utiliser régulièrement comme DI instrument, surtout pour les prises de basse qui nécessitent pas mal d'égalisation et de la compression à la prise. Et il a suffit d'un test rapide avec une MM Stingray de 96 pour me convaincre que derrière son look assez cheap et l'appellation "pro" qui me font habituellement fuir, cette tranche de console cachait en réalité des qualités insoupçonnées. Vu le prix dérisoire, j'ai donc décidé de m'en acheter une pour tester ça plus en profondeur !

Il s'agit donc d'une tranche complète qui intègre une section de préamplification micro/instrument à lampe, un compresseur optique débrayable, et un EQ semi-paramétrique 4 bandes lui aussi désactivable au besoin.

Commençons par le préamp : déjà, il est bon de préciser qu'il s'agit d'un design hybride, donc même si la majorité du son vient du circuit à transistors, la section de préamplification ne fonctionnera pas sans la lampe. Celle ci - une 12AX7 standard, par défaut une Ruby chinoise - peut être mise à contribution de 2 façons différentes, via un interrupteur dédié :
- le mode bas voltage correspond à une utilisation dite "starved plate", configuration dans laquelle la lampe apporte pas mal de coloration au son - mais aussi un bruit de fond non négligeable ;
- le mode haut voltage délivre en réalité un voltage moyennement élevé (environ 150V, donc pas encore au niveau des "vrais" préamplis à tubes alimentées en 250V à 300V) mais qui permet tout de même d'obtenir un son bien transparent et une belle réserve de gain sans bruit, à part quand on solicite vraiment la lampe en poussant le volume en entrée du préamp.
Ajoutons à cela :
- la possibilité de choisir l'impédance de l'entrée micro grâce à un simple potard (qui agit comme un filtre passe haut très doux, changeant légèrement la coloration du son) ;
- un filtre coupe-bas semi paramétrique ;
- la classique alimentation fantôme 48V débrayable ;
- et un switch d'inversion de phase.
Et voilà, on a quand même un préampli bien complet !

Du côté du compresseur, il est intéressant de noter qu'il est effectivement basé sur un vactrol (isolateur optique). Et s'il utilise une lampe de type 12AT7, le circuit de compression est lui 100% à transistors : la lampe n'est utilisée qu'en sortie afin de redonner un peu de puissance au signal atténué par l'effet de la compression.
Pour ce qui est des réglages, on retrouve tout ce à quoi on est maintenant habitués :
- seuil (-20 à +20 dB) ;
- 2:1 à 10:1 (noté infini, mais en fait non) ;
- volume de sortie (jusqu'à +15 dB) ;
- temps d'attaque (de 0,25 ms à 100 ms) ;
- temps de relâchement (de 100 ms à 3 sec) ;
- un interrupteur "auto" pour passer sur des temps d'attaque et de relâchement variables en fonction du signal envoyé, un peu dans l'esprit d'un "levelling amplifier" type LA-2A.

Pour ce qui est de l'égaliseur basé sur un circuit 100% transistors, il permet d'amplifier ou d'atténuer de 12 dB (par crans d'environ 0,5 dB) 4 bandes très paramétrables :
- les graves sont gérés par un unique potard qui contrôle un filtre en plateau avec une pente assez douce, et centré sur une fréquence switchable (60Hz ou 120Hz) ;
- les bas-mediums sont traités par un filtre en cloche à la largeur de bande switchable (large, 6 octaves - ou étroite, 3 octaves) tandis qu'un second potard permet de choisir la fréquence voulue dans une fouchette allant soit de 20Hz à 200Hz, soit de 200Hz à 2kHz, la sélection se faisant via un interrupteur "X10".
- idem pour les hauts-mediums, le choix des fourchettes étant cette fois de 200Hz à 2kHz ou de 2kHz à 20kHz.
- enfin les aigus sont aussi gérés par un plateau avec une pente douce que l'on peut choisir de centrer sur une fréquence de 6kHz ou 18kHz.

Enfin ajoutons la présence d'une diode qui indique si la sortie du pré-ampli sature ou non (clip LED), d'un VU mètre assez réactif qu'il est possible de calibrer facilement (d'ailleurs très mal réglé en sortie d'usine), et d'un indicateur à LEDs du niveau de sortie et de la réduction du gain par compression.

Au passage, petit coup de gueule au sujet du manuel d'utilisation, extrêmement succin et approximatif, et qui semble parfois faire référence à un autre appareil dont le fonctionnement serait légèrement différent (ex : pas de PAD -20 dB, mais un switch +20dB au contraire)... Lorsqu'il ne fait pas complètement l'impasse sur certaines fonctionnalités (ex : mode "auto" du compresseur). Ledit manuel qui mentionne d'ailleurs le fait qu'il soit possible de patcher l'égaliseur avant le compresseur sans expliquer comment, et qui omet carrément de préciser que celà implique de renoncer à la sortie XLR symétrique pour se contenter du jack asymétrique en sortie du compresseur. Dommage.

Et le son dans tout ça ? Même si c'est en grande partie une question d'appréciation subjective, j'avoue quand même trouver les résultats plutôt bons. En fait, le plus gros point faible à mon sens, c'est le côté "instable" de la section préamp sur mon unité : déjà, il faut laisser chauffer la bête au moins 10 minutes à l'allumage. Mais en plus, dès qu'on touche aux réglages (surtout le potard de gain d'entrée et les interrupteurs +20dB et high voltage) un énorme bruit se fait entendre ; il faut attendre entre 1 et 5 minutes pour qu'il disparaisse complètement et que le signal se stabilise. C'est un problème certes inhérent au matos à lampes, mais quand même largement exhacerbé sur cette tranche, probablement à cause de certains choix de conception faits par soucis d'économie...

Du coup, même si un changement de lampe ne résout pas ce problème, je le conseille vivement pour des modèles à plus faible bruit (à commencer par la 12AX7 du préampli). Pour ma part, avec une JJ ECC83S triée et une 12AT7 RTC NOS, j'obtiens une excellente dynamique combinée à un niveau de bruit très faible, du même ordre qu'avec les préamplis embarqués de mon interface MOTU. Bon, on ne va pas se mentir, changer les lampes ne transforme pas non plus l'appareil en VoxBox... Mais le gain est audible et appréciable.

Sinon pour la partie préampli :
- En tant que préampli basse, il a tout simplement remplacé mon ancien Demeter VTBP-201S, excellente DI à lampe intégrant un EQ et avec laquelle j'obtenais des sons très proches de ceux permis par le Pro Channel II, mais qui proposait quand même moins de réglages - à commencer par l'absence d'un compresseur.
- Pour la guitare je le trouve très bon sur les sons clairs, très cristallin ; par contre, je ne suis pas convaincu par les sons "drivés" que j'ai obtenu, un peu plats et facilement criards. Dans cette optique, je pense qu'il vaut mieux l'utiliser en tant que préampli micro pour repiquer le son d'un bon baffle !
- Sur les voix, entre le réglage d'impédance, les deux modes d'alimentation de la lampe et le réglage du gain d'entrée, il permet vraiment une grande palette de couleurs, pouvant aller de quelque chose de plutôt neutre (en tout cas à mes oreilles) à du très coloré avec beaucoup de caractère. Certes, il n'est jamais vraiment aussi clean que du A-Designs ou du Martinsound, mais il fait bien mieux que du DBX ou du Presonus de gamme équivalente. En fait, je le placerais plutôt du côté de Neve ou de SSL, pas du tout pour sa patte sonore (qui n'a pas grand chose à voir - je le trouve d'ailleurs plus transparent, moins "soyeux" que du Neve) mais vraiment pour la propreté et la chaleur qu'il permet d'obtenir sur les prises. Et pour moins de 400€ neuf, autant dire que c'est plus que pas mal !

En ce qui concerne le compresseur, il est très musical et son action est plutôt transparente : il faut vraiment le pousser dans ses retranchements (haut ratio, faible seuil) pour entendre l'effet de pompage. Bon, là encore il ne faut pas se leurrer : on est loin d'un véritable LA-2A... Mais en mode auto ça sonne pratiquement comme un LA-610 Mk II ; la seule véritable différence notable apparaît quand on tente d'obtenir de la distortion, le signal devenant subitement tout étouffé et métallique, à l'opposé du gros son qu'il est facile d'obtenir avec les compresseurs optique de chez Universal Audio.

Et pour finir avec l'égaliseur, pas grand chose à dire si ce n'est qu'il est particulièrement transparent et polyvalent. Comme avec tous les EQ, il faut juste faire attention lorsqu'on pousse trop les fréquences au dessus d'1kHz, le bruit de fond arrivant assez rapidement au delà des +6 dB... Mais rien de rédibitoire.

En conclusion, ce Pro Channel II est globalement une très bonne surprise qui s'avère un peu frustrante à prendre en main, la faute à un manuel peu clair et des réglages fastidieux - probablement dûs à une conception au rabais de la gestion de l'alimentation des lampes (monsieur ART, à quand la même 100% à transisors ?). Mais une fois correctement réglé et intégré dans une chaîne d'enregistrement correctement configurée, il permet de produire des prises de très grande qualité qui n'ont pas à rougir de la comparaison avec du matériel facilement 3 à 4 fois plus cher. Il me semble donc constituer un excellent rapport qualité/prix pour le home studiste à la recherche d'une bonne tranche de console à prix serré. Cependant je ne saurais que trop conseiller l'achat neuf, la fabrication chinoise n'étant apparemment pas des plus fiables et pouvant occasionner des ratés qui seront pris en charge sans problème par une bonne garantie.