Se connecter
Se connecter

ou
Créer un compte

ou
FR
EN
Pédago
5 réactions

L'un des ancêtres du synthétiseur - Histoire du Telharmonium

Bien avant les synthétiseurs et instruments électroniques, le Telharmonium posait les bases d’une musique produite par électricité. Retour sur cet instrument électromécanique hors normes, aussi visionnaire que contraignant.

Histoire du Telharmonium : L'un des ancêtres du synthétiseur

Contexte et concep­tion du Telhar­mo­nium à la fin du XIXᵉ siècle

Telharmonium 1Lorsqu’on évoque les origines de la musique élec­tro­nique, le Telhar­mo­nium appa­raît souvent comme un cas à part. Trop ancien pour appar­te­nir plei­ne­ment à l’his­toire des synthé­ti­seurs et trop massif pour avoir laissé une trace directe dans la pratique musi­cale, il occupe pour­tant une posi­tion essen­tielle dans l’évo­lu­tion des instru­ments élec­triques. Conçu à la fin du XIXᵉ siècle, il pose dès l’ori­gine des ques­tions qui traver­se­ront tout le XXᵉ siècle : comment produire des sono­ri­tés à partir de l’élec­tri­cité, comment les contrô­ler, et même comment diffu­ser de la musique au-delà du lieu où elle est géné­rée.

L’ins­tru­ment est mis au point par Thad­deus Cahill, inven­teur améri­cain dont la forma­tion ne relève pas direc­te­ment du monde des instru­ments de musique. Ceci explique sans doute l’angle parti­cu­lier du projet, Cahill réflé­chit en termes de système. Le Telhar­mo­nium, parfois nommé Tele­har­mo­nium pour souli­gner sa voca­tion à la trans­mis­sion à distance, ou Dyna­mo­phone pour insis­ter sur sa produc­tion sonore élec­trique, est pensé autant comme source musi­cale que moyen de diffu­sion inté­gré aux réseaux de commu­ni­ca­tion de son époque.

Fonc­tion­ne­ment du Telhar­mo­nium : alter­na­teurs, roues phoniques et synthèse addi­tive

Telharmonium 4 rotorsLe brevet déposé en 1897 décrit une machine capable de produire des courants élec­triques oscil­lants à des fréquences corres­pon­dant aux hauteurs musi­cales. Le prin­cipe repose sur des alter­na­teurs asso­ciés à de grosses roues phoniques. En tour­nant devant des capteurs élec­tro­ma­gné­tiques, ces roues génèrent des signaux élec­triques stables. Chaque fréquence fonda­men­tale est accom­pa­gnée de plusieurs harmo­niques produites par des roues distinctes. Le timbre résul­tant est fait de l’ad­di­tion de ces diffé­rentes compo­santes. À cette époque, on ne parle pas encore de synthèse addi­tive, c’est pour­tant bien de cela dont il s’agit ici.

Pour­tant, l’ap­proche instru­ment/moyen de diffu­sion a des consé­quences directes sur la concep­tion de l’ins­tru­ment. En l’ab­sence de tout dispo­si­tif d’am­pli­fi­ca­tion élec­tro­nique, encore inexis­tant à l’époque, le Telhar­mo­nium doit produire des signaux suffi­sam­ment puis­sants. Cela implique des moteurs impo­sants (sur la photo au-dessus, 2 des « tone rotors » du Telhar­mo­nium Mk2), des alter­na­teurs de grande taille et une consom­ma­tion élec­trique gargan­tuesque. Les diffé­rentes versions construites entre la fin des années 1890 et le début des années 1910 prennent rapi­de­ment des propor­tions indus­trielles. La version instal­lée à New York occupe plusieurs salles et pèse plusieurs dizaines de tonnes (voire davan­tage selon les sources). Il ne s’agit pas ici d’un instru­ment que l’on déplace, mais d’une instal­la­tion fixe, inté­grée à un bâti­ment.

Inter­pré­ta­tion et diffu­sion du Telhar­mo­nium via le réseau télé­pho­nique

Telharmonium SAComme nous l’avons vu, cette déme­sure n’est pas un simple excès tech­nique, elle corres­pond à l’objec­tif prin­ci­pal de Cahill. Le Telhar­mo­nium n’est pas conçu pour la perfor­mance scénique, mais pour la diffu­sion. Il produit à distance de la musique pour des lieux multiples en utili­sant le réseau télé­pho­nique. Le signal musi­cal est diffusé direc­te­ment via les lignes, puis resti­tué à l’aide de dispo­si­tifs acous­tiques chez les abon­nés. Hôtels, restau­rants et salons privés peuvent ainsi rece­voir de la musique en continu. L’idée n’est pas encore celle de la radio, mais on retrouve déjà en fili­grane le prin­cipe de centra­li­sa­tion et de distri­bu­tion.

Sur le plan de l’in­ter­pré­ta­tion, le Telhar­mo­nium reste néan­moins un instru­ment à part entière. Il dispose de plusieurs claviers permet­tant de contrô­ler sépa­ré­ment les diffé­rentes compo­santes du son. Le musi­cien agit sur les hauteurs, sur la struc­ture harmo­nique et sur la dyna­mique. Le jeu n’est pas une paire de manches et demande beau­coup de coor­di­na­tion. Il est parfois réparti entre plusieurs inter­prètes. Mais surtout, le Telhar­mo­nium ne se contente pas de produire des sons prédé­fi­nis, il permet une mise en forme du timbre en temps réel, ce qui consti­tue l’un de ses apports les plus marquants et en fait un des précur­seurs des synthé­ti­seurs dans leur accep­ta­tion moderne.

Ainsi, le Telhar­mo­nium permet une grande préci­sion dans la géné­ra­tion des hauteurs et des rela­tions harmo­niques. Cahill s’in­té­resse avant tout à la stabi­lité des fréquences et à la construc­tion du timbre par l’ad­di­tion de compo­santes harmo­niques. L’élec­tri­cité ouvre ici des possi­bi­li­tés de contrôle plus précises que celles offertes par les instru­ments méca­niques tradi­tion­nels. 

Malgré son abou­tis­se­ment, le projet rencontre rapi­de­ment des limites. D’abord, comme nous l’avons vu, la consom­ma­tion élec­trique est élevée, ensuite, l’en­tre­tien est complexe et coûteux. Le réseau télé­pho­nique qui est utilisé comme support de diffu­sion n’est à l’ori­gine pas conçu pour trans­por­ter des signaux musi­caux puis­sants. Ainsi, des inter­fé­rences appa­raissent, pertur­bant les commu­ni­ca­tions, au point que certains usagers entendent de la musique en décro­chant leur combiné. De nos jours, on peut s’amu­ser en pensant qu’il s’agis­sait là des prémices des musiques d’at­tente télé­pho­nique, mais à l’époque, cela ne faisait pas sourire. À ces problèmes tech­niques s’ajoutent des diffi­cul­tés finan­cières : la crise de 1907 passant par là, qui fragi­lisent dura­ble­ment l’en­tre­prise. Progres­si­ve­ment, les instal­la­tions sont démon­tées et le Telhar­mo­nium dispa­raît, sans lais­ser d’en­re­gis­tre­ments sonores directs.

Héri­tage du Telhar­mo­nium dans l’his­toire des instru­ments élec­tro­mé­ca­niques

Telharmonium 2Si son impor­tance histo­rique ne tient pas à son succès commer­cial, le Telhar­mo­nium démontre, dès la fin du XIXᵉ siècle, qu’il est possible de produire du son musi­cal par des moyens élec­triques, de le contrô­ler et de le diffu­ser à distance. Quant à son prin­cipe de géné­ra­tion sonore par roues phoniques, il trou­vera un écho durable dans l’his­toire des instru­ments élec­tro­mé­ca­niques. L’orgue Hammond, déve­loppé dans les années 1930, reprend en effet cette idée sous une forme bien plus compacte et adap­tée aux contraintes musi­cales et indus­trielles de son époque. S’il ne s’agit pas vrai­ment d’un descen­dant direct, la filia­tion de concep­tion est évidente. Mais là où le Telhar­mo­nium néces­si­tait une infra­struc­ture proche d’une centrale élec­trique, l’Ham­mond montre que le même prin­cipe peut deve­nir un instru­ment « trans­por­table » et inté­gré aux pratiques musi­cales.

Le Telhar­mo­nium illustre égale­ment le rôle déter­mi­nant des infra­struc­tures dans l’évo­lu­tion des instru­ments. Sans ampli­fi­ca­tion et sans réseaux adap­tés, certaines idées restent canton­nées à des proto­types de grande échelle. À ce titre, si l’ins­tru­ment de Cahill appa­raît aujour­d’hui comme une curio­sité, sinon un échec, on constate surtout qu’il s’agit d’une propo­si­tion en avance sur son temps.

Aujour­d’hui, le Telhar­mo­nium n’existe plus que sous forme de descrip­tions, de brevets et de photo­gra­phies. Aucun enre­gis­tre­ment ne permet d’en écou­ter le rendu sonore. Pour­tant, il conti­nue d’oc­cu­per une place à part dans l’his­toire de la musique élec­trique et élec­tro­nique. Il ne préfi­gure pas seule­ment les synthé­ti­seurs, mais aussi une manière de penser la musique et de l’in­té­grer à des réseaux, à des systèmes de produc­tion et de diffu­sion.

Sauvegarder l’article

Vous souhaitez réagir à cet article ?

Se connecter
Devenir membre