Bien avant les synthétiseurs et instruments électroniques, le Telharmonium posait les bases d’une musique produite par électricité. Retour sur cet instrument électromécanique hors normes, aussi visionnaire que contraignant.
Contexte et conception du Telharmonium à la fin du XIXᵉ siècle

L’instrument est mis au point par Thaddeus Cahill, inventeur américain dont la formation ne relève pas directement du monde des instruments de musique. Ceci explique sans doute l’angle particulier du projet, Cahill réfléchit en termes de système. Le Telharmonium, parfois nommé Teleharmonium pour souligner sa vocation à la transmission à distance, ou Dynamophone pour insister sur sa production sonore électrique, est pensé autant comme source musicale que moyen de diffusion intégré aux réseaux de communication de son époque.
Fonctionnement du Telharmonium : alternateurs, roues phoniques et synthèse additive

Pourtant, l’approche instrument/moyen de diffusion a des conséquences directes sur la conception de l’instrument. En l’absence de tout dispositif d’amplification électronique, encore inexistant à l’époque, le Telharmonium doit produire des signaux suffisamment puissants. Cela implique des moteurs imposants (sur la photo au-dessus, 2 des « tone rotors » du Telharmonium Mk2), des alternateurs de grande taille et une consommation électrique gargantuesque. Les différentes versions construites entre la fin des années 1890 et le début des années 1910 prennent rapidement des proportions industrielles. La version installée à New York occupe plusieurs salles et pèse plusieurs dizaines de tonnes (voire davantage selon les sources). Il ne s’agit pas ici d’un instrument que l’on déplace, mais d’une installation fixe, intégrée à un bâtiment.
Interprétation et diffusion du Telharmonium via le réseau téléphonique

Sur le plan de l’interprétation, le Telharmonium reste néanmoins un instrument à part entière. Il dispose de plusieurs claviers permettant de contrôler séparément les différentes composantes du son. Le musicien agit sur les hauteurs, sur la structure harmonique et sur la dynamique. Le jeu n’est pas une paire de manches et demande beaucoup de coordination. Il est parfois réparti entre plusieurs interprètes. Mais surtout, le Telharmonium ne se contente pas de produire des sons prédéfinis, il permet une mise en forme du timbre en temps réel, ce qui constitue l’un de ses apports les plus marquants et en fait un des précurseurs des synthétiseurs dans leur acceptation moderne.
Ainsi, le Telharmonium permet une grande précision dans la génération des hauteurs et des relations harmoniques. Cahill s’intéresse avant tout à la stabilité des fréquences et à la construction du timbre par l’addition de composantes harmoniques. L’électricité ouvre ici des possibilités de contrôle plus précises que celles offertes par les instruments mécaniques traditionnels.
Malgré son aboutissement, le projet rencontre rapidement des limites. D’abord, comme nous l’avons vu, la consommation électrique est élevée, ensuite, l’entretien est complexe et coûteux. Le réseau téléphonique qui est utilisé comme support de diffusion n’est à l’origine pas conçu pour transporter des signaux musicaux puissants. Ainsi, des interférences apparaissent, perturbant les communications, au point que certains usagers entendent de la musique en décrochant leur combiné. De nos jours, on peut s’amuser en pensant qu’il s’agissait là des prémices des musiques d’attente téléphonique, mais à l’époque, cela ne faisait pas sourire. À ces problèmes techniques s’ajoutent des difficultés financières : la crise de 1907 passant par là, qui fragilisent durablement l’entreprise. Progressivement, les installations sont démontées et le Telharmonium disparaît, sans laisser d’enregistrements sonores directs.
Héritage du Telharmonium dans l’histoire des instruments électromécaniques

Le Telharmonium illustre également le rôle déterminant des infrastructures dans l’évolution des instruments. Sans amplification et sans réseaux adaptés, certaines idées restent cantonnées à des prototypes de grande échelle. À ce titre, si l’instrument de Cahill apparaît aujourd’hui comme une curiosité, sinon un échec, on constate surtout qu’il s’agit d’une proposition en avance sur son temps.
Aujourd’hui, le Telharmonium n’existe plus que sous forme de descriptions, de brevets et de photographies. Aucun enregistrement ne permet d’en écouter le rendu sonore. Pourtant, il continue d’occuper une place à part dans l’histoire de la musique électrique et électronique. Il ne préfigure pas seulement les synthétiseurs, mais aussi une manière de penser la musique et de l’intégrer à des réseaux, à des systèmes de production et de diffusion.