Seize ans après son lancement, l'iPad est-il devenu l'outil de création musicale que beaucoup annonçaient ? Entre innovations, applications emblématiques et nouveaux usages, retour sur une plateforme qui a profondément marqué la musique... sans jamais remplacer l'ordinateur.
Le 27 janvier 2010, lorsque Steve Jobs monte sur la scène du Yerba Buena Center for the Arts de San Francisco pour présenter l’iPad, la musique n’occupe qu’une place très secondaire dans son discours. Apple insiste alors sur une nouvelle catégorie d’appareil, située entre le smartphone et l’ordinateur portable. Un écran tactile plus confortable qu’un iPhone, plus léger qu’un MacBook, pensé avant tout pour consulter, lire, regarder et naviguer. Les premières réactions sont partagées. D’un côté, certain·e·s crient au génie alors que d’autres ne voient pas grand intérêt à ce qu’ils ou elles considèrent comme un iPod Touch ou un iPhone géant sans véritable utilité, ou au pire comme un gadget coûteux. À première vue, rien ne semble annoncer une révolution musicale.
Pourtant, rapidement, l’idée d’un grand écran tactile et réactif capable d’accueillir des applications dédiées ouvre immédiatement l’imagination des musicien·ne·s. Depuis plusieurs années déjà, les smartphones commencent à modifier notre rapport aux logiciels. L’App Store, lancé en 2008, a montré qu’un appareil grand public pouvait devenir une plateforme capable d’accueillir des milliers d’applications spécialisées. Si l’iPad n’a pas été pensé pour les musicien·ne·s, des applications qui leur sont destinées sont pourtant proposées dès le début. En premier lieu, une version tactile de GarageBand qui, si elle était très limitée à ses débuts, montrait déjà les capacités des instruments tactiles. Korg est aussi très rapidement entré dans la course avec iMS-20, une reproduction de son célèbre synthétiseur analogique, complétée par un séquenceur de type SQ10, un mixeur, des effets et une boîte à rythmes qui sample le moteur de synthèse. Rien qu’avec ça, il y a déjà de quoi faire beaucoup. Quelques mois après la sortie de l’iPad, d’autres applications musicales commencent à apparaître et donnent rapidement du crédit aux plus enthousiastes.
Le pari n’est pas encore gagné et, techniquement, tout reste à construire. Le premier iPad est loin des machines actuelles : son processeur est modeste, sa mémoire limitée, et iOS impose de nombreuses contraintes aux développeurs. Il n’existe pas encore de véritable environnement musical intégré. Pas de véritable système de plug-ins, pas même de méthode évidente pour faire communiquer plusieurs applications entre elles. Mais une chose est déjà acquise : l’iPad introduit une nouvelle interface musicale et ouvre des perspectives réjouissantes pour l’avenir.
Les premières années : quand l’iPad devient un instrument de musique


AUv3, Audiobus, Ableton Link : la naissance d’un véritable écosystème musical

En 2013, Inter-App Audio fait son apparition avec iOS 7. Le principe est proche de celui d’Audiobus en permettant à une application de fournir son signal audio ou ses données à une autre application compatible. Un synthétiseur virtuel peut ainsi être utilisé avec un séquenceur, ou un effet peut être inséré dans une chaîne audio sans devoir passer par des manipulations complexes. Mais c’est surtout l’arrivée d’AUv3 qui va réellement changer la donne. Introduit avec iOS 9 en 2015, ce format de plug-in permet aux développeurs de proposer des instruments et des effets audio qui s’intègrent parfaitement dans les applications hôtes compatibles. L’évolution est importante. Avec les premiers systèmes d’interconnexion, Audiobus et Inter-App Audio, les applications devaient encore fonctionner comme des entités séparées qui échangeaient des données. Avec AUv3, un synthétiseur ou un effet peut être chargé directement dans un environnement de production, exactement comme un plug-in dans une STAN sur ordinateur.

Une dernière évolution va finir de convaincre de nombreux·ses musicien·ne·s, Ableton Link. Introduite en 2016, cette technologie ne s’intéresse plus aux échanges audio entre applications, mais à leur synchronisation. Plus besoin de configurer des connexions MIDI complexes pour maintenir plusieurs logiciels au même tempo. Il suffit que les applications compatibles soient connectées au même réseau pour qu’elles partagent automatiquement le tempo, la position de lecture et les changements de rythme. L’intérêt dépasse rapidement le simple cadre de l’iPad. Ableton Link permet de synchroniser plusieurs applications iOS entre elles, mais aussi un iPad avec Ableton Live, un ordinateur, et même plusieurs appareils simultanément. Au final, il apparaît qu’au fil des années, l’iPad s’est imposé non pas comme un remplaçant de l’ordinateur, mais comme un complément qui a trouvé naturellement sa place à ses côtés.
iPad contre Android : une concurrence qui n’a jamais vraiment existé

Faute d’utilisateurs, peu de développeurs investissent dans Android. Et faute d’applications de qualité, peu de musiciens choisissent Android pour faire de la musique. Quelques logiciels ont bien tenté l’aventure, mais aucun écosystème comparable à celui d’iPadOS n’a réellement émergé. Au final, des applications devenues incontournables sur iPad, comme AUM, Loopy Pro, Drambo, ou Samplr n’ont jamais trouvé d’équivalent sur Android. Seules quelques exceptions, comme FL Studio Mobile, Koala Sampler ou Caustic à son époque, ont été développées sur plusieurs plateformes, sans pour autant inverser la tendance. Seize ans après le lancement de l’iPad, le constat est sans appel. Apple domine largement le marché de la musique sur tablette… mais un marché qui, faute de véritable concurrence, n’a jamais connu l’essor que beaucoup imaginaient.
Un succès de niche : pourquoi l’iPad reste confidentiel face à l’ordinateur

L’économie des applications a également joué un rôle important. Pendant longtemps, les utilisateurs de l’App Store se sont habitués à des prix très bas. Là où un instrument virtuel sur ordinateur se vend facilement plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’euros, une application iOS à plus de vingt euros est souvent perçue comme coûteuse. Ce modèle a permis à de nombreux musiciens d’accéder à des outils remarquables à moindre coût, mais il a aussi fragilisé les développeurs. Plusieurs applications prometteuses ont été abandonnées, tandis que certains éditeurs ont préféré concentrer leurs efforts sur les plateformes traditionnelles. Les grands noms de la MAO ont d’ailleurs longtemps observé le marché avec prudence. Si Steinberg a proposé Cubasis et si quelques éditeurs comme Moog, Korg, FabFilter ou Eventide ont proposé des applications très abouties, beaucoup d’autres sont restés en retrait. Ableton, par exemple, n’a jamais cherché à porter Live sur iPad, préférant développer Note comme un complément de son logiciel phare. D’autres acteurs majeurs, comme Native Instruments, Spectrasonics ou Softube, n’ont jamais fait d’iPadOS une priorité.
Enfin, il faut sans doute accepter une évidence, l’iPad n’a jamais été conçu pour remplacer un ordinateur. Son écran tactile, sa mobilité, son autonomie et sa simplicité d’utilisation en font un outil très inspirant, mais pas le plus confortable pour passer une journée entière à éditer des centaines de pistes ou à réaliser un mixage complexe. C’est probablement cette ambiguïté qui explique sa position actuelle. L’iPad est devenu une référence dans son domaine, sans jamais s’imposer comme une plateforme dominante. Il a conquis un public fidèle, composé de musicien·ne·s qui apprécient précisément ce qu’il apporte de différent. Et c’est peut-être cette spécialisation, plus que la recherche d’un marché de masse, qui explique sa longévité.
Seize ans après : complément de l’ordinateur, pas son remplaçant

Bien sûr, certains produisent aujourd’hui des morceaux de A à Z sur une tablette et la puissance des puces Apple Silicon a largement fait disparaître les limitations matérielles des débuts. Mais dans la pratique, l’iPad s’est surtout imposé comme un outil complémentaire, capable de s’intégrer dans des configurations très variées. Pour certains, il est devenu un carnet d’idées toujours à portée de main. Pour d’autres, un instrument de scène, un processeur d’effets, un séquenceur, un sampler ou un contrôleur tactile. Beaucoup de musiciens passent désormais naturellement d’un ordinateur à un iPad, puis à une machine hardware, sans vraiment se soucier de la frontière entre les différentes plateformes (ndlr : et j’en fais partie). Au fond, l’iPad n’a peut-être jamais été le « futur de la musique ». Il est devenu quelque chose de plus intéressant : un instrument à part entière. Et seize ans après sa naissance, c’est déjà une belle réussite.



