Encore une nouvelle émulation logicielle du MemoryMoog ? Eh oui, quelques mois après l’Arturia Memory V, Cherry Audio nous présente la nouvelle version de son Memorymode. Après un test en bonne et due forme, il était trop tentant de les confronter.
Le MemoryMoog est l’un des synthétiseurs les plus imposants jamais conçus. Pas forcément par la taille, mais par le son. Il est de ces modèles immédiatement identifiables pour ceux qui ont un jour eu la chance de poser leurs doigts dessus. Commercialisé à partir de 1982, le synthétiseur polyphonique de Moog proposait six voix de polyphonie, trois oscillateurs et un filtre en échelle de transistors par voix, dans une machine souvent résumée comme six MiniMoog réunis dans un même instrument. Une description un peu sommaire qui ne suffit pas vraiment à rendre compte de sa personnalité. Et cette personnalité est justement ce qui rend son émulation intéressante. Le MemoryMoog pouvait produire des basses massives, des nappes très épaisses, des leads agressifs et des sons plus délicats, avec une densité harmonique qui reste difficile à confondre avec celle d’un simple synthé virtuel. Mais reproduire son architecture ne suffit pas à reproduire son comportement. Cherry Audio s’était déjà attaqué au problème en 2021 avec le Memorymode. Malheureusement, il n’avait jamais su nous convaincre, la faute à un son trop plat et à un petit côté rugueux aux entournures. Cinq ans plus tard, l’éditeur revient avec Memorymode 2, présenté comme une refonte importante du moteur de synthèse. Les oscillateurs, le filtre et les enveloppes ont été retravaillés, tandis que l’architecture accueille désormais deux couches indépendantes de 16 voix. À cela s’ajoutent un séquenceur polyphonique, un arpégiateur remanié, de nouvelles possibilités de modulation, la prise en charge de l’aftertouch polyphonique et l’amélioration du MPE, ainsi qu’une section d’effets largement développée.
Il s’agit donc d’une mise à jour importante, une véritable V2. La question est maintenant de savoir comment se comporte cette nouvelle mouture et, en fin de test, de voir ce qu’elle vaut face à son principal concurrent.
Installation, formats et prise en main de l’interface

L’ensemble reste relativement lisible malgré la quantité de paramètres. Les contrôles importants sont immédiatement accessibles et le fonctionnement général ne demande pas de passer son temps dans des menus. Comme sur d’autres instruments Cherry Audio, l’interface peut être redimensionnée et dispose d’une fonction Focus permettant d’agrandir certaines zones. Le système d’affichage des valeurs avant et après modification est également pratique pour retrouver rapidement la position d’un réglage.
Le navigateur de présets a lui aussi été revu. Plus de 800 sons sont fournis, parmi lesquels les présets de la première version et les 100 programmes d’usine du MemoryMoog. Cherry Audio permet également d’importer directement des données de programmes provenant du synthétiseur original, soit sous forme de fichiers SysEx compatibles avec le format Lintronics Advanced MemoryMoog, soit à partir des données enregistrées sur cassette sous forme de fichiers WAV. C’est une possibilité intéressante, on peut récupérer les paramètres d’un véritable programme de MemoryMoog et les modifier dans un environnement logiciel actuel. Un petit mot sur la consommation CPU : le Memorymode 2 s’avère assez gourmand. Une optimisation sur ce point serait bienvenue. (Note : la dernière mise à jour a un peu amélioré la situation, mais le Memorymode 2 reste un synthé virtuel gourmand)
Le son du Memorymode 2 : oscillateurs, filtre et présets


- Memorymode 2 Goody Dancer00:25
- Memorymode 2 Heavy Mover00:27
- Memorymode 2 Pulserfication00:18
- Memorymode 2 Speed Demon00:20
- Memorymode 2 Travellingman00:27
- Memorymode 2 Video Life00:26
- Memorymode 2 Wilder Rhythm00:33
- Memorymode 2 Timedrops00:28
Pour juger de l’épaisseur, voici un petit exemple sur deux octaves, avec un son programmé sur deux couches quasi identiques qui jouent ensemble, l’une en polyphonique, l’autre en mode unison :

Les sons sont bien charpentés et possèdent une bonne masse harmonique, les variations entre les voix participent beaucoup au résultat. Le réglage Multi-Voice va dans cette direction. Il permet d’introduire des variations entre les différentes voix, avec des différences possibles de hauteur, de panoramique, de filtre et de comportement des enveloppes. Cela évite que plusieurs voix jouées simultanément donnent l’impression d’être des copies strictement identiques les unes des autres. Le catalogue fourni est suffisamment vaste pour couvrir les différents usages attendus d’un synthétiseur polyphonique analogique : basses, leads, nappes, séquences, sons percussifs et textures plus complexes. On l’a vu, les 100 présets d’origine du MemoryMoog sont également présents, ce qui permet de replacer immédiatement Memorymode 2 dans son contexte historique. Les sons les plus simples peuvent être très convaincants, mais les patches plus complexes montrent davantage les différences qui peuvent apparaître dès que plusieurs paramètres interagissent. Un point mérite d’ailleurs d’être souligné, sur un véritable MemoryMoog, l’augmentation des niveaux des oscillateurs peut rapidement conduire à cette saturation et à cette densité harmonique qui participent fortement au caractère de l’instrument. Avec Memorymode 2, la saturation caractéristique est moins évidente à l’oreille. Le son grossit, bien sûr, mais ne bascule pas aussi clairement dans cette zone un peu dirty et caractérielle.
Ce n’est pas forcément un défaut en soi. Cela rend le synthétiseur plus facile à intégrer dans une production. Mais pour qui recherche précisément cette partie du comportement du MemoryMoog, la différence s’entend.
Architecture : trois oscillateurs, filtre en échelle de transistor et enveloppes

Section Motion : arpégiateur et séquenceur polyphonique 16 × 4

Le séquenceur est très intéressant avec la possibilité d’utiliser les quatre rangées pour créer des séquences polyphoniques. Chaque couche peut disposer de son propre motif, ce qui permet de construire des parties assez complexes dans une seule instance.
L’arpégiateur est assez classique avec plusieurs modes. Il dispose de réglages destinés à introduire une part de variation dans les motifs, ce qui évite d’obtenir des arpèges totalement mécaniques.
Le Touch Animator, qui fonctionne avec la section Touch, complète cette section. Il permet de faire évoluer les quatre emplacements de modulation à l’aide d’une séquence dédiée. On peut ainsi programmer l’animation des paramètres. Ces fonctions appartiennent clairement à l’univers des instruments logiciels et font rentrer le MemoryMoog dans le monde moderne. Leur intérêt est surtout de conserver les séquences et les mouvements directement dans le préset. Cela permet de programmer des patches qui sont de véritables séquences prêtes à s’insérer directement dans un morceau.
Section effets : 22 traitements sur trois chaînes indépendantes

Memorymode 2 face au Memory V

Interface et lisibilité
Graphiquement, si tous les deux reproduisent bien évidemment l’apparence du MemoryMoog, ils le font un peu différemment. Si le Memorymode 2 paraît plus fidèle, l’interface graphique du Memory V est plus lisible, surtout sur les petits écrans. Les boutons sont plus gros et des choix de rationalisation ont été faits. Côté gestion des présets, malgré le navigateur amélioré de Cherry Audio, Arturia conserve une avance grâce à une meilleure implémentation des tags et des filtres. Signalons également que le Memory V offre une option de synchro d’oscillateurs en plus (VCO1 vers VCO3).
Rendu sonore
Pour comparer réellement les deux, il faut cependant laisser de côté les fonctionnalités modernes ou additionnelles et revenir au son. Les réglages des deux instruments ne sont pas calibrés de manière identique. Un préset conçu pour le Memorymoog ne donnera donc pas nécessairement le même résultat lorsque ses paramètres sont reproduits avec les valeurs affichées dans Memorymode 2 et Memory V. C’est flagrant sur les présets d’origine du MemoryMoog, avec lesquels les deux instruments sonnent assez différemment.

- Memorymode 2 Electricpiano 300:35
- Memory V Electricpiano 300:35
- Memorymode 2 Strings 100:45
- Memory V Strings 100:44
- Memorymode 2 Sync400:23
- Memory V Sync400:23
- Memorymode 2 Synth 00000:22
- Memory V Synth 00000:22
En revanche, lorsque l’on prend le temps d’adapter les niveaux des oscillateurs, les réglages du filtre et les paramètres d’enveloppe, on peut obtenir des résultats très proches. C’est le cas avec ce son de piano que j’avais programmé sur le Memory V et que j’ai essayé de reproduire sur le Memorymode 2.

- Everything Memory V00:35
- Everything Memorymode 200:35
Dans ce préset de brass de la banque d’origine du MemoryMoog, on peut entendre successivement la version proposée par le Memory V, celle du Memorymode 2, puis la version retravaillée de cette dernière pour la faire ressembler à celle du Memory V.

- Memory V Brass 100:20
- Memorymode 2 Brass 100:20
- Memorymode 2 Brass 1 edit00:20

Lequel choisir selon son usage ?
Si le Memory V semble gagnant pour ce qui est de la fidélité avec le polyphonique de Moog, le Memorymode 2 prend une longueur d’avance dès que l’on sort de la simple comparaison du son et que l’on regarde du côté des spécifications. Là où Memory V reste organisé autour d’une seule couche, Cherry Audio propose deux synthétiseurs indépendants de 16 voix, avec leurs propres réglages de synthèse, de modulation, de séquence et d’effets. Ces deux couches, les splits, le séquenceur polyphonique et les trois chaînes d’effets en font finalement un instrument plus polyvalent.
Le choix dépend donc assez clairement de la priorité. Si vous recherchez avant tout une interprétation fidèle du MemoryMoog, avec son côté caractériel, Memory V conserve un avantage à mes oreilles. Si vous voulez d’un instrument de production capable de couvrir plusieurs parties à lui seul, Memorymode 2 offre beaucoup plus de possibilités.




