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Matos de légende : la Les Paul - 2e partie

Dossier Et la guitare fut !
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Le téléphone sonna. Le dos de Pegg se raidit d’un coup, elle remonta méthodiquement ses lunettes avant de saisir le combiné. Au bout du fil, il y avait de mauvaises nouvelles pour son patron. Elle pouvait les sentir venir, rien qu’à entendre le timbre de la voix qui demandait Ted McCarthy.

L’interlocuteur de première importance ne se présentait plus : il faisait la pluie et le beau temps depuis des années chez Gibson, si bien que toutes les Solid Bodies de la marque portaient son nom. Les Paul allait divorcer après treize ans de vie et de scènes communes avec Mary Ford. Et le contrat commercial entre la compagnie et le guitariste venait juste de prendre fin, pour ne pas se renouveler. Malgré l’absence du musicien sur scène et la disparition de son nom au catalogue de la marque, la guitare continuera de faire parler d’elle. On n’arrête pas comme ça une légende.

Une naissance dorée

Avant de devenir le standard à un million de dollars que tout le monde connait, la Les Paul a été mise à jour plusieurs fois.

Gibson Les Paul Story

Quand elle est sortie en 1952, la guitare composée d’un sandwich d’acajou et d’érable voit sa table dorée (d’où le terme « Goldtop »). Elle annonce déjà la couleur de ses succès, mais présente des défauts majeurs, notamment un manque d’inclinaison du manche collé, qui obligea le fabricant à opter pour un chevalet conçu auparavant par Lester : un module trapézoïdal vendu jusque-là en pièce détachée et adapté grossièrement à la situation pour rabaisser la hauteur des cordes. Car pour le faire, Gibson montait simplement les cordes sous le chevalet !

Même Lester ne cautionnera pas cette première mouture pour ses problèmes d’intonation, de sustain et d’ergonomie. La compagnie rectifie vite le tir et sort, un an après, une seconde version de la Goldtop, équipée d’un chevalet-cordier posé en biais sur deux vis réglables et d’une inclinaison de manche plus prononcée. Ce même chevalet sera remplacé, sur la version de 1955, par le Tune-O-Matic, conçu par Ted McCarthy permettant d’ajuster la longueur de chacune des cordes.  

Une histoire de Lover

Si la marque doit encore beaucoup à l'influence de Lloyd Loar, c’est encore un autre nom qui fera sonner la Les Paul pour des décennies : l’incontournable Seth Lover. Employé au besoin par la compagnie comme consultant, l’expert en radio et en électronique rejoint définitivement ses équipes en 1952. La spécialité de Lover, ce sont les micros et il a un regard bien particulier sur le sujet. Quand Gibson lui demande de concevoir un micro plus puissant que le P90 et concurrent potentiel du Dynasonic de De Armond, il propose un nouveau type de plots carrés composés d’Alnico 5 : le 480 ou « Stapple » équipera la Les Paul Custom, la L5 et la Super 400 sur une courte durée. Mais c’est son deuxième concept qui déclenchera la révolution sur tout le marché de la guitare électrique : le micro PAF, premier humbucker en titre. Créé en 1955 et équipant dès 1957 la Goldtop et la Custom, il restera associé aux guitares Gibson pour la postérité. Une paire de micros de 1959, soudés d’origine, se vend aujourd’hui autour des 10 000 dollars. C’est tout dire... 

Les petites sœurs de l’or

Gibson Les Paul Story

Durant tout le temps de sa première collaboration avec l’artiste, Gibson a vu les choses simplement en déclinant toutes les Solid Bodies sous son nom. Ainsi on a pu voir d’autres Les Paul compléter assez vite le catalogue :

  • La Custom : apparue en 1954, elle est vendue 100 dollars de plus que la Goldtop (proposée à 225 $). Composée essentiellement d’acajou, elle propose un son plus rond et des frettes plus plates. Sa finition noire et sa touche en ébène auraient été choisies spécialement par Lester pour mettre en valeur les mains du musicien sur scène. Elle est aussi équipée d’un micro grave différent sur la version de 54 (le fameux 480 de Seth Lover) et de trois micros PAF sur la version de 1957.
  • La Junior : destinée au débutant, la Junior constitue l’entrée de gamme de la marque en 1954 et se vend alors pour moins de 100 dollars. Sa table n’est pas sculptée et elle ne sera équipée que d’un seul micro. Elle sera aussi proposée dès 1956 avec un diapason 3/4.
  • La TV : lancée en 1955, la Les Paul TV est en fait une Junior à la finition proche du naturel (on dira jaune pâle pour l’écrire vite). On suppose bien des raisons expliquant l’appellation de ce modèle, la plus probante étant qu’il fut lancé durant le tournage de l’émission télévisée Les Paul and Mary Ford at home, qui rendu le couple célèbre.
  • La Special : encore une évolution de la Junior, avec deux micros et dans la même finition que la TV, qui débarque en 1955. Comme la Junior en 1956, la Special sera déclinée en version 3/4 en 1959, pour ne se vendre qu’à 12 exemplaires cette année-là ! 

Changement de robe 

En 1957, la Goldtop est au top de sa conception : elle arbore déjà une belle paire de PAF, un chevalet et un cordier fiable et précis (le Tune-O-Matic est déjà de rigueur). Pourtant, les ventes commencent à baisser la même année, la clientèle lui préférant certainement une autre star apparue quelques années plus tôt sous le soleil californien : la Stratocaster. En 1958 la compagnie change la toilette de la Goldtop pour encourager ses ventes qui baissent encore. L’or laisse alors la place à la tradition du Cherry Sunburst et du bookmatching : une technique de découpe de la table permettant d’obtenir un dessin de table homogène et symétrique. La finition étant transparente et non dorée, les guitares Les Paul se parèrent de leurs plus belles toilettes, pour les courtes années qui leur restaient à vivre. 

On a beau être au firmament, le précipice n’est jamais vraiment loin.

No more singles ! 

Gibson Les Paul Story

Certains guitaristes se plaignant de ne pas pouvoir user de leur pouce sur la corde de Mi, en haut du manche, il fut décidé en 1958 de modifier la forme de la Junior et de la TV. Le single cut fut abandonné et on dessina une double échancrure pour les quatre modèles.

En 1959, les ventes de la Junior explosèrent et la Special ne s’en sortait pas si mal, au regard des faibles résultats de la Sunburst et de la Custom. Le couperet allait bientôt tomber pour ces deux guitares... du moins un bon coup de ciseaux à bois !

La bête à cornes

En 1961, l’inimaginable pour tout amoureux de la Les Paul survient et la belle se fait littéralement détrôner par la SG. On ne fait pas que lui prendre sa couronne, on l’accompagne gentiment à la porte du château et on la chasse à grands coups de balai du catalogue. 

Cette anné-là, la SG devient Les Paul Standard, Custom et Junior. Et Lester, qui la croise un jour dans un magasin de musique, appelle dans la foulée Gibson pour qu’on retire son nom de ces guitares trop pointues.  

Un nom disparaît...

Gibson Les Paul Story

Ça n’est pas les quelques coups de ciseaux donnés en trop sur la SG qui entameront les relations entre la compagnie et Lester en 1963. Car en réalité, le contrat a déjà expiré depuis un an et son mariage avec Mary Ford prend la même direction. Reconduire un contrat avec Gibson et gagner de l’argent oblige Lester à en partager les bénéfices, puisque son divorce ne sera prononcé qu’en 1964. Et du côté de chez Gibson, on sent bien que Lester et Mary vendent moins de disques qu’à la fin des années 50. Son nom disparaît des guitares Gibson la même année que la mort de JFK. 

Et en 1965, il pose sa guitare et claque la porte des studios pour presque une décennie... 

D’autres raisonnent !

La Gibson Les Paul n’est donc plus produite à partir de 63, mais très vite, de grands guitaristes vont montrer le chemin de sa résurrection. Keith Richards arbore une Sunburst dès 1964, achetée lors d’une tournée aux US, puis c’est Michael Bloomfield et Eric Clapton qui s’illustrent avec une Goldtop et une Sunburst en 1966, sans parler de Jimmy Page, qui se sert d’une Custom à trois micros en studio avant de former Led Zeppelin. On vit même un certain Jeff Beck échanger son Esquire contre une Sunburst. Pendant cinq longues années, les guitaristes vont faire de la Les Paul Standard et de la Custom un véritable objet de culte, une idole électrique faite de bois, que l’on s’arrache déjà sur le marché de l’occasion.  

Et la guitare revient

En 1967, le monde est aux abois, car les quelques milliers de Les Paul d’occaz ne suffisent pas à contenter les foules. L’année suivante, Gibson relance la Goldtop et la Custom et très vite l’usine s’emballe pour produire plus de ces rééditions. Un nouveau contrat étant signé, Les Paul touchera un peu plus de 5 $ sur chaque guitare vendue. Gibson ne cessera plus jamais de vendre ce modèle, qui sera décliné plus de 60 fois jusqu’en 1993. 

Ça frise !

 

Gibson Les Paul Story
Gibson Les Paul Story

De quoi briller en société 

Gibson Les Paul Story

Voici quelques anecdotes glanées ici et là pour rédiger cet article : 

  • Gibson a inventé le truss rod (la tige de réglage)
  • Epiphone se compose du surnom du fondateur grec de la société Epaminonda Stathopoulos (surnomé “épi”) et du suffixe “phone”.
  • Lorsque Lester William a eu son accident de voiture en 1948, les médecins durent poser des broches sur son bras gauche pour le sauver, il leur demanda alors de fixer son bras avec un angle de 90° pour qu’il puisse continuer à jouer de la guitare.
  • La couleur rouge des Sunburst d’époque est sensible aux UV, un véritable connaisseur est capable de dire combien de temps une Les Paul est restée en vitrine, avant d’avoir été vendue. 
  • Le micro PAF (Patent Applied For) a gardé l’étiquette caractéristique (visible sous le capot), même après l’obtention du brevet en 1959, pour dissuader la contrefaçon. Et même quand son numéro de brevet fut indiqué la première fois, la direction fit changer ce dernier pour choisir celui d’un chevalet.
  • On a volé la première Les Paul d’Eric Clapton, durant la répétition du premier concert de Cream. Plusieurs propriétaires de Sunburst revendiquent aujourd’hui la possession de cette guitare.
  • La Les Paul qui servit à enregistrer le solo de While my Guitar Gently Weeps, fut offerte par Eric Clapton à Georges Harrison. Juste avant qu’il ne lui pique sa femme !
  • L’acronyme SG, correspond à “Second Generation” et non à “Solid Body”
  • Une Sunburst de 1959, d’origine, se vend aujourd’hui autour du demi-million de dollars.

Et pour finir et conclure cette belle histoire, je vous propose une citation de l’homme qui a donné sa voix définitive à la Les Paul. Je citerai donc, bien humblement, le grand Seth Lover :

 « Si on veut améliorer quelque chose, il faut être différent ». 

Et je vous dis à très bientôt pour une autre tranche d’histoire.

 

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Préhistoire de la Les Paul
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