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Pédago
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Master of clopinettes ? Le mastering est-il devenu inutile ?

Le mastering a longtemps été considéré comme l’étape indispensable pour finaliser un morceau. Avec les outils automatisés, les plugins “tout-en-un” et la normalisation des volumes par les plateformes, certains pensent qu’il est devenu secondaire. Et si son rôle avait simplement changé ?

Le mastering est-il devenu inutile ? : Master of clopinettes ?

Le maste­ring est devenu un mot galvaudé, un concept un peu fourre-tout, parfois consi­déré comme une simple forma­lité que l’on pour­rait confier à un plugin ou à un algo­rithme en ligne. C’est oublier que cette étape, avant d’être un service, a été une néces­sité tech­nique. Pendant des décen­nies, il s’agis­sait de la fron­tière entre un mix studio et un disque capable d’être écouté dans un salon, sur une platine qui devait litté­ra­le­ment survivre au passage du diamant dans un sillon. Pour­tant, l’idée que le maste­ring serait inutile aujour­d’hui revient régu­liè­re­ment, mais cette idée tient surtout à une mécon­nais­sance de son rôle exact

Origine du maste­ring : contraintes tech­niques du vinyle et nais­sance d’un métier

À l’époque du vinyle, chaque passage au studio de gravure ressem­blait à une épreuve. On appor­tait une bande master un quart de pouce que l’on avait peau­fi­née pendant des nuits entières, puis on la présen­tait au graveur comme un arti­san présente son travail à un maître. Le vinyle impo­sait ses lois. Un burin devait graver laté­ra­le­ment les infor­ma­tions communes et verti­ca­le­ment les infor­ma­tions de diffé­rence, ce qui condam­nait toute fantai­sie de pano­ra­mique extrême dans le grave sous peine de voir l’ai­guille sauter du sillon. La dyna­mique devait être domp­tée comme un animal sauvage. Une caisse claire trop vive, une basse trop large, un effet de phase un peu joueur pouvait rendre le disque tout simple­ment impos­sible à pres­ser. Ceux qui ont vécu cette époque racontent l’ap­pré­hen­sion de voir le graveur renvoyer le mixeur refaire son travail. Beau­coup ont bâti leur répu­ta­tion sur un simple “ça se grave comme du beurre”. 

Puis, presque du jour au lende­main, le CD est arrivé, et avec lui la promesse d’un monde sans défauts et sans contraintes exces­sives. Le support numé­rique semblait affran­chi des limi­ta­tions du vinyle, mais ce n’était qu’une illu­sion. Le maste­ring s’est trans­formé en prémas­te­ring, une étape où l’on collait les titres et appliquait les correc­tions finales, avant de trans­fé­rer le tout sur une cassette Umatic qui servait de matrice au laser chargé de graver le master. Ici encore, chaque opéra­tion lais­sait une marge d’er­reur humaine, et chaque erreur se retrou­vait impri­mée dans des milliers d’exem­plaires. La fameuse cassette DDP n’a pas été adop­tée pour son charme indé­niable (vous en doutiez ?), mais pour rempla­cer un système qui géné­rait beau­coup de problèmes. Derrière toute cette méca­nique, le maste­ring n’était qu’une tenta­tive d’as­su­rer une cohé­rence fiable, stable et repro­duc­tible.

Le maste­ring à l’ère du numé­rique et du strea­ming : LUFS, norma­li­sa­tion et adap­ta­tion des mixes

Aujour­d’hui, les fichiers sont trans­mis direc­te­ment au format numé­rique. Mais pour­tant, le travail n’a pas disparu, Il s’est déplacé. Les tech­no­lo­gies ont évolué, mais les ques­tions fonda­men­tales restent fina­le­ment les mêmes. Comment un morceau va-t-il se compor­ter lorsqu’il sera compressé par un enco­deur AAC ou Ogg Vorbis. Comment sera-t-il lu sur une plate­forme qui applique elle-même sa propre norma­li­sa­tion. Comment s’as­su­rer que le niveau perçu reste cohé­rent sans sacri­fier la dyna­mique. Mais surtout, comment s’as­su­rer qu’un morceau reste agréable à écou­ter sachant que personne n’écoute la même chose au même volume, dans le même casque, le même salon, la même voiture ou le même smart­phone.

La notion de niveau, autre­fois mesu­rée unique­ment en déci­bels pleine échelle, s’est dépla­cée vers des unités plus proches de la percep­tion humaine, comme les LUFS. Mais ce chan­ge­ment ne doit rien au marke­ting, il vient du besoin de mesu­rer non plus seule­ment des pics, qui peuvent être trom­peurs, mais une impres­sion de volume réel. La guerre du volume a poussé les ingé­nieur·­e·­s à limi­ter et compres­ser au point que les crêtes n’étaient plus qu’une abstrac­tion mathé­ma­tique. Au final, cette course a fini par rendre l’écoute fati­gante. Les plate­formes de strea­ming ont alors décidé de norma­li­ser auto­ma­tique­ment les titres selon leur niveau moyen, ce qui a complè­te­ment modi­fié les règles du jeu. Main­te­nant, un morceau écrasé à outrance se retrouve simple­ment abaissé. Et là, surprise : beau­coup de produc­teurs découvrent ainsi que leurs mixes super-ultra-mega-compres­sés (vous savez : ces carrés noirs sans relief ) sont soudain deve­nus plus petits et plus ternes que ceux qui ont été maste­ri­sés avec un peu plus de marge. 

Le strea­ming n’a pas seule­ment modi­fié le niveau moyen. Il a trans­formé la manière dont les morceaux sont consom­més. Consom­ma­tion, oh, le vilain mot, mais c’est pour­tant une réalité, un titre peut passer d’une enceinte Blue­tooth à des écou­teurs bas de gamme, puis à un système Dolby Atmos, le tout en moins d’une heure. Le maste­ring moderne, ce n’est pas un ajus­te­ment final, mais un travail d’adap­ta­tion. Savoir comment un morceau se comporte lorsqu’il est réduit, recom­pressé, ré-échan­tillonné, spatia­lisé. Savoir comment il va survivre au trajet qui sépare un studio à l’acous­tique idéale à une cuisine où bouillonne une casse­role.

Le maste­ring est-il toujours utile aujour­d’hui pour la diffu­sion musi­cale ?

Dire que le maste­ring est devenu inutile revient surtout à confondre dispa­ri­tion et trans­for­ma­tion. Il suffit de regar­der en arrière pour voir que cette disci­pline n’a jamais été figée. Elle a toujours évolué, au rythme des supports, des formats et des usages. Le vinyle impo­sait ses contraintes méca­niques, le CD ses normes numé­riques, aujour­d’hui, le strea­ming impose ses algo­rithmes et ses norma­li­sa­tions. À chaque époque, le maste­ring a dû s’adap­ter pour permettre à la musique d’exis­ter correc­te­ment dans le monde, hors des studios. 

Ce qui a profon­dé­ment changé, en revanche, c’est le champ d’ac­tion du métier. Le maste­ring ne concerne pas unique­ment des studios spécia­li­sés travaillant pour des produc­tions majeures, et ce fait s’est encore renforcé ces dernières années. Aujour­d’hui, le maste­ring s’adresse égale­ment à des musi­cien·­­ne·­s indé­pen­dant·­e·­s, des produc­teur·i­ce·­s amateur·­i­­ce·­s éclai­ré·­e·­s, des passion­né·­e·­s qui diffusent eux-mêmes leur musique. Dans ce contexte, le rôle de l’in­gé­nieur de maste­ring ne se limite plus à livrer un fichier fina­lisé. Une part crois­sante de son travail repose sur la péda­go­gie, l’ac­com­pa­gne­ment et la trans­mis­sion. Ce que nous avons abordé dans cet article n’est qu’une infime partie de la réalité de l’in­gé­nieur de maste­ring. Cette dimen­sion éduca­tive, deve­nue essen­tielle aujour­d’hui, mérite à elle seule un déve­lop­pe­ment plus appro­fondi, que nous explo­re­rons dans un prochain article.

Un très grand merci à Arki­tek.

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