À la fin des années 1960, les synthétiseurs Moog sont encore de grands systèmes modulaires. En quelques mois, quatre prototypes vont donner naissance à un petit clavier capable de tenir sur une scène. Retour sur la naissance du Minimoog, du premier bricolage au Model D.
Des thérémines aux premiers modulaires : Bob Moog avant le Minimoog
Pour comprendre pourquoi le Minimoog est devenu si important, il faut revenir quelques années en arrière. Au début des années 1960, Bob Moog n’a absolument pas en tête le synthétiseur qui deviendra célèbre sous son nom. Son activité est surtout consacrée aux thérémines.

La société qu’il créé prend officiellement le nom de R. A. Moog en 1954. La rencontre avec Herb Deutsch va accélérer les choses. Les deux hommes se rencontrent en novembre 1963 lors d’une convention de la New York State School Music Association. Deutsch est compositeur de musique expérimentale et enseigne à Hofstra University. Il s’intéresse aussi aux possibilités de l’électronique, et il cherche un instrument qui lui permette de produire et de contrôler les sons de manière plus directe. Ils commencent à travailler ensemble en 1964. Pendant l’été, Deutsch passe trois semaines chez Moog, à Trumansburg, dans l’État de New York. Le prototype qu’ils mettent au point est largement construit à partir des besoins exprimés par le compositeur. Moog et Deutsch s’inspirent de travaux menés auparavant sur le contrôle électronique des instruments, dont ceux de Hugh Le Caine et Raymond Scott. Ils cherchent à aller plus loin en utilisant des tensions électriques pour commander un oscillateur, puis pour agir sur le filtre et l’amplificateur.
C’est à cette période que prennent forme les éléments qui deviendront les briques de la synthèse soustractive telle qu’on la connaît : oscillateurs commandés en tension, amplificateurs commandés en tension, filtres commandés en tension et générateurs d’enveloppe.
Le prototype est présenté à l’Audio Engineering Society à l’automne 1964 (il sera ensuite envoyé à Herb Deutsch, qui le conservera pendant des années avant d’en faire don au Henry Ford Museum en 1982). Moog poursuit alors le développement de ces circuits sous la forme de modules indépendants. Plutôt que de construire un instrument dont l’architecture est figée, la logique est modulaire. On peut disposer séparément d’un oscillateur, d’un filtre, d’un amplificateur, d’un générateur d’enveloppe ou d’un séquenceur, puis les relier comme on le souhaite. Cette souplesse est ce qui fait l’intérêt du système., mais elle en fait aussi un instrument encombrant et difficile à appréhender pour quelqu’un qui souhaite simplement jouer du synthétiseur.
En 1967, l’entreprise présente les Synthesizer I, II et III. Le mot « synthesizer » commence alors à être utilisé par Moog pour désigner ces systèmes. La même année paraît le disque de démonstration Moog 900 Series Electronic Music Systems, conçu par Bob Moog et réalisé avec Wendy Carlos.
Switched-On Bach change la donne

Un Synthesizer III peut remplir une pièce. Il faut transporter les modules, le câblage et les éléments qui composent le système. Une fois installé, il faut encore relier les modules avant de pouvoir obtenir le son voulu. Pour un studio ou une université, ce n’est pas forcément un problème. Pour un·e musicien·ne qui doit déplacer son instrument d’une scène à l’autre, c’en est un sérieux. L’idée d’un synthétiseur plus compact commence donc à circuler chez Moog. Mais le premier prototype ne naît pas d’une commande officielle de la direction. Il naît des mains de Bill Hemsath.
Le Model A sort du « graveyard »

Le premier prototype, qui sera appelé plus tard Min A (ou Model A), rassemble cinq fonctions principales : deux oscillateurs, un contrôleur d’oscillateur, un filtre et un générateur d’enveloppe. Le tout est câblé en interne et associé à un clavier de trois octaves. Hemsath raconte qu’il avait récupéré un clavier plus grand et en avait réduit la longueur pour l’adapter au nouveau boîtier. Le premier instrument n’a rien d’un produit fini. Il ressemble à ce qu’il est : un assemblage réalisé dans un atelier à partir de pièces disponibles. Avec cet instrument bricolé, Hemsath montre pourtant qu’un système qui nécessitait auparavant toute une collection de modules peut tenir dans un instrument transportable.
Au début, Bob Moog n’est pas particulièrement enthousiaste devant cette idée. Mais le prototype n’avait pas été développé comme le début d’un nouveau produit. Hemsath voulait surtout voir ce qu’il était possible de faire en regroupant les éléments. Il s’avère qu’en supprimant les connexions accessibles à l’utilisateur, on perd une partie de la liberté du modulaire, mais on gagne un instrument qui peut être utilisé beaucoup plus rapidement et facilement. L’expérience mérite d’être poursuivie.
Le Model B et la mallette

Sun Ra avait découvert le système Moog par l’intermédiaire de Gershon Kingsley. Il visite l’usine de Trumansburg à l’automne 1969 et se montre très intéressé par les possibilités de ces nouvelles machines. Un Model B lui est ensuite confié pour être utilisé en situation de concert. Dick Hyman utilise lui aussi un Model B le 5 août 1970 à l’Eastman School of Music, lors d’un événement organisé avec Chuck Mangione. Ils font partie des premiers à l’essayer dans des conditions de jeu réelles. Leurs expériences vont contribuer aux dernières modifications apportées au petit synthétiseur.
Le Model C ne se contente plus de réduire le modulaire

Le panneau de commande évolue lui aussi. Bob Moog participe directement à sa conception. Le boîtier reçoit un panneau rabattable. À gauche du clavier apparaissent deux curseurs destinés au pitch et à la modulation. Deux boutons-poussoirs permettent de commander le glide et le decay. On commence à retrouver la disposition générale que l’on connait aujourd’hui, celle que l’on associe au Minimoog. Plusieurs Model C sont construits. Quatre sont aujourd’hui documentés : l’un existe encore, un autre a été détruit dans un incendie, un troisième a disparu, mais le dernier des Model C va ensuite connaître une destinée particulière. Le prototype portant le numéro S/N III est modifié pour Chris Swansen, qui n’apprécie pas les curseurs de pitch et de modulation. Bob Moog lui ajoute un contrôleur à ruban pour le pitch. Au printemps 1971, le même instrument est ensuite transformé en Model D : Bob remplace la partie supérieure articulée du C par celle du D. La machine conserve toutefois les curseurs du C, ce qui en fait un prototype de transition assez particulier.
Un prototype pour le Model D

Bob Moog expliquera plus tard que cette conception ne reprenait qu’une partie de ce qu’il aurait aimé conserver des systèmes modulaires. Il cite plusieurs fonctions qui auraient pu trouver leur place dans le Minimoog : le patching libre, la modulation de fréquence linéaire, la synchronisation des oscillateurs et une banque de filtres fixes.
Le Model D, premier Minimoog de série

Maintenant, il faut le vendre

David Van Koevering va jouer un rôle important dans sa commercialisation. Il comprend qu’il faut présenter le Minimoog comme un instrument de musique, et pas comme un outil pour concevoir de la musique expérimentale. Ses démonstrations contribuent à faire comprendre ce que le petit clavier peut apporter aux musicien·nes. Le marché commence alors à se développer. Le Minimoog n’est plus seulement une manière de rendre le système modulaire plus pratique. Il devient un instrument que l’on peut acheter, transporter et intégrer à une installation de scène. Ce pour quoi il a été conçu, finalement.
La production va se poursuivre pendant plus d’une décennie. Moog Music développe entre-temps d’autres instruments et doit composer avec un marché qui change rapidement. En 1973, Norlin acquiert Moog Music. Le développement continue avec de nouvelles machines, tandis que l’électronique évolue. Les synthétiseurs deviennent progressivement plus nombreux et plus spécialisés. Bob Moog quitte finalement l’entreprise en 1977 et il fonde Big Briar l’année suivante pour poursuivre ses recherches sur les interfaces et les instruments électroniques.
Le Minimoog original, lui, reste produit jusqu’au début des années 1980. La production s’arrête en 1981, alors que le marché commence à basculer vers de nouvelles générations d’instruments. Le Minimoog disparaît donc des catalogues au moment même où son architecture est devenue familière. Avec plus de 12 000 instruments produits au total selon les archives de la Bob Moog Foundation, le Minimoog est certes loin d’être le synthétiseur le plus vendu de l’histoire. Mais son influence est en revanche sans commune mesure avec ses chiffres de production. En réunissant dans un même instrument plusieurs oscillateurs, un filtre, un amplificateur, des générateurs d’enveloppe et un clavier de commande, il a fixé une architecture qui continue de servir de référence aujourd’hui. Le Minimoog n’a donc pas été le synthétiseur le plus vendu, mais il est devenu l’une des principales matrices du synthétiseur moderne.
Les évolutions du Model D : reconnaître les millésimes

Les premiers Model D, produits sous le nom R.A. Moog, utilisent une première génération de cartes d’oscillateurs assez instables thermiquement, avec des oscillateurs qui ont tendance à trop dériver et demandent beaucoup de temps pour rester accordés. Une nouvelle carte, utilisant entre autres un réseau de transistors CA3046 et des amplificateurs opérationnels intégrés, apparaît ensuite et devient la version courante jusqu’au début de la série 10 000.
À partir du numéro de série 10175, une troisième génération d’oscillateurs est introduite. Elle répond directement à l’un des défauts des premières machines en étant beaucoup plus stable. Les nouvelles cartes seront également montées sur certaines anciennes machines en remplacement des premières.
Les roues de pitch bend et de modulation ont aussi changé plusieurs fois au cours de la production. Les premières machines utilisent des roues transparentes, puis différentes versions blanches ou crème apparaissent avant les roues striées que l’on associe généralement au Model D. Ce genre de détails permet de reconnaître certaines périodes de fabrication.
L’ébénisterie évolue elle aussi au cours de la production. Les premiers exemplaires sont reconnaissables à leur caisse en noyer sombre, puis d’autres bois et finitions apparaissent au fil des années.
Voyager, rééditions : le Minimoog aujourd’hui

Le Model D original, lui, reviendra directement sous la forme d’une réédition en 2016, produite à Asheville. Cette version reprend très largement le circuit audio du modèle historique, tout en ajoutant quelques fonctions, dont un LFO indépendant et des possibilités de contrôle par vélocité et aftertouch. En 2022, Moog relance le Model D avec une nouvelle série qui apporte quelques modifications supplémentaires, dont un pitch bend à ressort et à retour automatique et une implémentation MIDI améliorée.


