Le Roland Jupiter-8 est incontestablement l’un des synthétiseurs polyphoniques analogiques les plus marquants. Les nombreux artistes l’ayant adopté, ainsi que les clones et logiciels qui le modélisent aujourd’hui, attestent d’une aura intacte, 45 ans après sa sortie.
Le Roland Jupiter-8 est l’un des symboles de la synthèse analogique polyphonique des années 80, une légende sonore qui a marqué l’histoire de la musique électronique. Dès sa sortie au début des années 1980, il s’est distingué par sa puissance, sa clarté, sa flexibilité et son ergonomie. Conçu pour répondre à la concurrence américaine (Prophet-5, OB-X), il s’est rapidement imposé comme une référence tant en studio qu’en concert. Quarante-cinq ans après sa création, son timbre unique continue d’influencer les producteurs, compositeurs et synthésistes à travers le monde.
Roland Jupiter-8 : contexte historique et révolution de la synthèse polyphonique analogique

Au milieu des années 70, les grands constructeurs se lancèrent dans une course à la polyphonie, donnant naissance à des modèles à diviseurs d’octave, principalement des string machines, des synthés à présets et des claviers dédiés à la scène. Des machines parfois intéressantes, mais limitées dans leurs possibilités de synthèse (Polymoog ou l’ARP Omni, par exemple). Oberheim choisit une autre approche, avec des modèles assemblant autant de SEM, petits modules monophoniques, que de voix. Si une « vraie » polyphonie, c’est-à-dire une chaîne complète de synthèse par voix, était ainsi disponible, la programmation s’avérait pénible, il fallait éditer chaque module autant de fois qu’il y avait de voix. Même avec l’ajout d’une extension supplémentaire, le Programmer, la programmation restait peu pratique. En 1978, une solution arriva avec un petit constructeur inconnu, Sequential Circuits, et son Prophet 5. Ce synthétiseur proposait une polyphonie intégrée de cinq voix contrôlées par microprocesseur et bouleversa le marché. N’oublions pas Yamaha, qui présenta la même année le magnifique CS80. Malgré la réussite incontestable de ce dernier, la synthèse polyphonique haut de gamme restait largement américaine, Oberheim proposant ensuite sa réponse au Prophet 5 avec l’OBX. Roland, relativement confidentiel en Occident, avait d’abord lancé le Jupiter-4, un coup d’essai prometteur, mais limité. Avec son unique VCO par voix et son look un peu bâtard, les Américains continuaient à dormir tranquilles. Il fallait une vraie réponse aux Prophet-5 et OBX, et elle fut cinglante.

Son apparence tranchait avec la concurrence : architecture tout métal, flancs en aluminium, boutons et sérigraphie aux couleurs vives, qui faisaient de lui un instrument au look véritablement moderne. L’ergonomie et la généreuse disposition des commandes invitaient à la programmation et au jeu en temps réel. Sa fiabilité, enfin, fut très appréciée, surtout au regard des nombreux problèmes rencontrés sur les premiers Prophet 5. Bien qu’il soit dépourvu de MIDI lors de sa sortie (Roland lui ajoutera plus tard un port DCB), cela ne l’empêcha nullement d’être omniprésent tout au long de la décennie 80. Il pouvait produire des textures polyphoniques luxuriantes, des strings, des brass, des leads, des basses et des effets spéciaux étonnants. Sa capacité à se fondre dans un mix était également l’une de ses nombreuses qualités reconnues. Environ 2 000 exemplaires furent produits sur les quatre années de sa commercialisation, ce qui en fait aujourd’hui un instrument rare et très prisé dans les studios vintage et les collections.
Pour en savoir davantage encore sur le Roland Jupiter-8, vous pouvez lire ou relire le test complet.
Artistes emblématiques ayant utilisé le Roland Jupiter-8
Le Jupiter-8 a été utilisé par de nombreux artistes ayant contribué à façonner le son des années 80 (et même bien au-delà). Il s’agit même de l’un des synthétiseurs les plus emblématiques de cette décennie, tant sa présence dans les studios et sur scène fut importante. Il serait toutefois illusoire de vouloir dresser une liste exhaustive des productions dans lesquelles il apparaît, d’autant plus que l’usage précis de certains instruments n’est pas toujours clairement documenté.
Plutôt que d’énumérer des noms sans distinction, nous avons donc choisi de nous concentrer sur quelques exemples pour lesquels l’utilisation du Jupiter-8 peut être considérée comme fiable, car étayée par des interviews d’artistes ou des témoignages de personnes présentes lors des sessions d’enregistrement.
Le Jupiter-8 fait partie du parc de synthés de Depeche Mode dès 1982, et on peut l’entendre sur de nombreux morceaux du groupe. On peut notamment citer les sons de cuivres présents sur Leave in Silence. Plus largement, le Jupiter-8 est audible sur l’ensemble de l’album A Broken Frame dont ce titre est extrait, souvent en compagnie d’un PPG Wave et d’un Moog Source.
Le Jupiter-8 a été l’un des synthétiseurs les plus marquants de la période synth-pop de Talk Talk. Au-delà des multiples sons de cordes ou de parties polyphoniques, on lui doit aussi certains effets sonores devenus emblématiques, comme ces fameux sons évoquant des cris d’animaux, et en particulier l’espèce d’éléphant que l’on entend sur Such a Shame. (non, il ne s’agit pas d’un sample). Le synthé polyphonique aux tonalités légèrement vocales que l’on entend sur It’s My Life provient lui aussi du Jupiter-8.
Un autre groupe emblématique des années 80, allemand cette fois-ci, a largement utilisé le synthétiseur de Roland : Alphaville. Le titre Sounds Like a Melody baigne littéralement dans les sonorités du Jupiter-8. Dans une interview, Marian Gold revient sur l’importance du JP-8 pour le groupe : « Notre rêve devenu réalité, c’était ce Jupiter-8 au look très élégant. On en rêvait la nuit et on se l’est payé avec l’avance donnée pour Big in Japan. Nous avons un peu abusé de ce JP-8 sur le single suivant, Sounds Like a Melody, mais il faut nous comprendre : nous avions touché notre Graal. On se ruait dessus du matin au soir et on le maîtrisait suffisamment pour, comme nous le voulions, le mettre en avant. Je me répète, mais il hantait nos nuits ; comment ne pas lui donner la part belle ? »
En France, c’est Indochine qui a fait honneur au polyphonique japonais. Le Jupiter-8 est omniprésent sur leurs trois premiers albums. Sur le titre Le Péril Jaune (Fermeture), on reconnaît clairement son grain distinctif dans les textures polyphoniques.
Chez Duran Duran, Nick Rhodes a également fait un usage intensif du Jupiter-8 dans les productions du groupe, devenant un élément clef de leur esthétique. On peut aussi citer son utilisation sur l’album Thriller de Michael Jackson, où il a notamment servi à produire des basses et des nappes.
Même chez Prince, pourtant plus souvent associé aux synthétiseurs Oberheim, on retrouve la présence du polyphonique japonais dans certaines de ses productions. Un peu plus près de nous, le groupe french touch Modjo l’a utilisé sur son premier album.
Orchestral Manoeuvres in the Dark (OMD), Pet Shop Boys, Tangerine Dream, Yes, Howard Jones, Marvin Gaye ou encore Giorgio Moroder ont eux aussi utilisé le Jupiter-8, que ce soit en studio ou sur scène, à différents moments de leur carrière.
Les alternatives actuelles : clones et plugins

Du côté des reproductions numériques, on peut se tourner vers Roland lui-même, avec le Roland Boutique JP-08 (testé ici), ou via la plateforme Roland Cloud, qui propose la même émulation officielle ACB (Analog Circuit Behavior). Cette émulation est également compatible avec certains synthétiseurs de la marque, comme le Juno-X (test ici) ou le GAIA 2 (test ici). On retrouve enfin cette reproduction sous forme de plugin, toujours via Roland Cloud.

Développeur qui déçoit rarement, TAL propose également sa reproduction du Jupiter avec le TAL-J-8. En plus d’être très réussi, il dispose, comme le Mercury-8, d’un mode double, une fonctionnalité encore relativement rare dans les émulations logicielles.
Le Thing d’Acustica Audio (testé ici) est lui aussi à recommander pour sa qualité sonore, même si son interface, un peu lourde, pourra en rebuter certains.
Enfin, la version d’Arturia, le Jup-8V, entièrement réécrite en 2020 (six ans déjà, et testé ici), constitue également une très bonne alternative. Tous ces plugins incluent les présets d’origine du Jupiter-8.