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Moins de câbles, plus d’idées ? Quand l’émulation est plus un choix qu’un substitut

Les synthétiseurs logiciels ne se contentent plus d’imiter leurs modèles. En dépassant les limites du hardware, ils s’imposent aujourd’hui comme de véritables outils de création, à part entière. Et si l’émulation était devenue un choix plutôt qu’un compromis ?

Quand l’émulation est plus un choix qu’un substitut : Moins de câbles, plus d’idées ?

Pendant long­temps, les synthé­ti­seurs logi­ciels ont été perçus comme une alter­na­tive de secours. Une solu­tion pratique, écono­mique, mais rare­ment consi­dé­rée comme un véri­table choix artis­tique. On y venait par contrainte, faute de place, de budget, ou simple­ment pour gagner en rapi­dité. Pour­tant, cette vision semble avoir évolué. Aujour­d’hui, les émula­tions de synthé­ti­seurs de légende ne sont plus seule­ment là pour repro­duire le passé, elles prolongent, trans­forment et, dans bien des cas, surpassent les possi­bi­li­tés de leurs modèles. Le logi­ciel n’est plus une alter­na­tive. Il est devenu un choix à part entière. Ce bascu­le­ment ne tient pas unique­ment à l’amé­lio­ra­tion de la qualité sonore, même si celle-ci a évidem­ment joué un rôle clé. Il s’ex­plique surtout par tout ce que le monde logi­ciel permet d’ajou­ter autour du son. Des fonc­tion­na­li­tés, des work­flows, des liber­tés créa­tives qui n’existent tout simple­ment pas dans le monde hard­ware. Et c’est préci­sé­ment là que l’ému­la­tion prend tout son sens aujour­d’hui. Ici, il est impor­tant de préci­ser que nous parlons d’ému­la­tions de synthé­ti­seurs, en parti­cu­lier vintage, et non d’une oppo­si­tion entre logi­ciels et synthé­ti­seurs contem­po­rains.

Dépas­ser les limites physiques

Arturia Prophet 5 VUn synthé­ti­seur hard­ware est, par défi­ni­tion, contraint. Contraint par son archi­tec­ture, par ses compo­sants, par les choix tech­niques et écono­miques faits au moment de sa concep­tion. Ces limites font partie de son iden­tité, souvent même de son charme. Mais elles sont aussi, objec­ti­ve­ment, des freins. Les instru­ments virtuels, s’ils peuvent égale­ment avoir leurs limites, celles-ci sont souvent assu­mées par la direc­tion choi­sie, et rare­ment dues à des contraintes maté­rielles ou écono­miques. La première fonc­tion d’une émula­tion reste évidem­ment de repro­duire un compor­te­ment sonore : modé­li­sa­tion analo­gique des compo­sants ou du compor­te­ment global de l’ins­tru­ment, réponse des filtres, satu­ra­tion, insta­bi­lité des oscil­la­teurs… tout est mis en œuvre pour retrou­ver une signa­ture sonore fami­lière. Certains rares éditeurs s’ar­rêtent là et décident de se confor­mer aux limites du synthé­ti­seur origi­nal, Softube par exemple. Beau­coup d’autres déve­lop­peurs, en revanche, font le choix d’al­ler plus loin qu’une simple repro­duc­tion logi­cielle : Artu­ria, Cherry Audio, Synapse Audio, U-he… Leurs émula­tions ne se contentent pas d’imi­ter, elles traduisent une machine dans un nouvel envi­ron­ne­ment, celui de l’or­di­na­teur et de la STAN, avec de nouvelles possi­bi­li­tés. Et c’est là que les choses deviennent inté­res­santes. Dans le monde logi­ciel, un synthé­ti­seur peut évoluer au-delà de son modèle. La poly­pho­nie, par exemple. Là où les synthés vintage étaient limi­tés à quelques voix, voire à une seule, les émula­tions permettent d’étendre cette capa­cité presque sans limite. Jouer un pad massif avec un instru­ment histo­rique­ment mono­pho­nique, un Mini­moog par exemple, n’a plus rien d’un fantasme. À l’époque, les produc­teurs et musi­ciens utili­saient des astuces chro­no­phages, comme jouer et enre­gis­trer plusieurs fois l’ins­tru­ment pour recréer cette poly­pho­nie, ou passer par l’échan­tillon­nage, dans un Emula­tor ou un S1000. Recon­nais­sons que l’af­fran­chis­se­ment de cette limite change radi­ca­le­ment la manière d’abor­der ces machines. Même chose du côté de l’ar­chi­tec­ture. Certaines émula­tions vont bien au-delà de la repro­duc­tion fidèle et proposent d’ajou­ter des oscil­la­teurs, des enve­loppes ou des LFO supplé­men­taires. D’autres permettent de modi­fier des para­mètres internes norma­le­ment figés, comme les tolé­rances de compo­sants ou le compor­te­ment des filtres.

Une inté­gra­tion totale dans la STAN

XILS-lab The Eighty : TheEighty faceL’un des avan­tages les plus évidents, mais aussi les plus déter­mi­nants, reste l’in­té­gra­tion. Les émula­tions vivent (la plupart du temps) à l’in­té­rieur de la STAN. Elles partagent son tempo, sa time­line, son système d’au­to­ma­tion. Chaque para­mètre peut être enre­gis­tré, édité, rejoué avec une préci­sion chirur­gi­cale. Sur hard­ware, auto­ma­ti­ser un filtre ou une enve­loppe n’est pas aussi facile à mettre en œuvre et dépend surtout du fait que le synthé­ti­seur soit MIDI ou non. Dans le cas contraire, il existe des solu­tions comme des conver­tis­seurs CV/MIDI, mais elles sont parfois lourdes à mettre en place. En logi­ciel, cela devient trivial : on dessine une courbe, on ajuste, on recom­mence. Cette proxi­mité avec la STAN trans­forme le synthé­ti­seur en un élément plei­ne­ment inté­gré à la compo­si­tion. Et puis il y a la ques­tion du total recall. Dans un monde où les projets sont de plus en plus complexes, se modi­fient et se reprennent sans cesse, cette capa­cité est deve­nue indis­pen­sable. Ce confort n’est pas anodin : pour beau­coup, il permet de se concen­trer davan­tage sur la musique elle-même, et moins sur les contraintes tech­niques.

Une modu­la­tion libé­rée

Cherry DS2S’il y a bien un domaine où le logi­ciel écrase toute concur­rence, c’est celui de la modu­la­tion. Sur beau­coup de synthés hard­ware, surtout les plus anciens, la modu­la­tion est soit limi­tée, soit peu ergo­no­mique. Il faut passer par des menus, utili­ser des combi­nai­sons de boutons, voire bran­cher physique­ment des câbles dans le cas de systèmes modu­laires. Cela fait partie de l’ex­pé­rience, et même du plai­sir, mais cela ralen­tit aussi l’ex­plo­ra­tion. Les premières matrices de modu­la­tion appa­rues sur des synthé­ti­seurs hard­ware, tels que les Xpan­der et Matrix-12 d’Obe­rheim, étaient une révo­lu­tion à l’époque. Pouvoir connec­ter numé­rique­ment un LFO à la fréquence d’un filtre ou au pitch d’un oscil­la­teur a décu­plé les possi­bi­li­tés de créa­tion, et les synthé­ti­seurs y ont gagné une nouvelle richesse. Aujour­d’hui, les émula­tions modernes proposent des matrices de modu­la­tion d’une richesse impres­sion­nante, qui vont bien au-delà de celles de leurs inspi­ra­teurs. Routage libre, visua­li­sa­tion claire, assi­gna­tion instan­ta­née : quelques clics suffisent pour connec­ter une source à une desti­na­tion et tester une idée. On expé­ri­mente davan­tage, on prend plus de risques, parce que le coût en temps et en effort est réduit. Souvent, les émula­tions logi­cielles vont bien plus loin en intro­dui­sant des modu­la­tions impos­sibles sur le hard­ware d’ori­gine : modu­ler la vitesse d’un LFO avec une enve­loppe complexe, ou un sample and hold, par exemple. À ce niveau, le résul­tat est sans appel : l’ému­la­tion est souvent plus créa­tive que le modèle qu’elle repro­duit.

Des ajouts qui changent tout

U-he Repro OneComme nous l’avons vu, les émula­tions ne se contentent pas de repro­duire. Elles enri­chissent. La sensi­bi­lité à la vélo­cité est un autre de ces ajouts impor­tants. C’est une chose qui nous paraît banale aujour­d’hui, mais beau­coup de synthé­ti­seurs analo­giques de la grande époque n’avaient pas cette possi­bi­lité. Aujour­d’hui, jouer d’un Prophet-5 en profi­tant d’une vélo­cité qui agit sur le volume ou la fréquence du filtre est tout à fait possible. Et si l’on y ajoute l’af­ter­touch, qu’il soit par canal ou poly­pho­nique, l’ex­pres­si­vité s’en trouve décu­plée. Bien sûr, on pourra rétorquer qu’un Prophet-5 Rev4 possède aujour­d’hui ces possi­bi­li­tés. Mais qu’en est-il des effets ajou­tés ? Là où beau­coup de synthés vintage étaient dépour­vus de toute section d’ef­fets, les versions logi­cielles proposent souvent des réverbes, des délais ou des chorus de très bonne qualité. Cela permet de construire des sons complets sans sortir de l’ins­tru­ment. Autre point : la stéréo. Si quelques synthés vintage en dispo­saient, beau­coup d’autres, en revanche, étaient monos. Sur un Prophet-5, encore lui, il était courant d’ajou­ter un effet de chorus stéréo, tel que le Roland Dimen­sion D (SDD-320), pour élar­gir les sons et obte­nir une pseudo-stéréo. Ces ajouts, poly­pho­nie éten­due, vélo­cité, after­touch, stéréo, sont deve­nus telle­ment banals qu’on n’y prête même plus atten­tion. Mais que dire d’autres fonc­tion­na­li­tés, comme les modes d’unis­son avan­cés, les arpé­gia­teurs sophis­tiqués, les séquen­ceurs inté­grés ou les macros de perfor­mance ? Autant d’ou­tils qui n’exis­taient pas sur les machines origi­nales et qui ouvrent de nouvelles pers­pec­tives. Certaines émula­tions proposent même plusieurs versions d’un même synthé­ti­seur, ou de certains compo­sants (comme les filtres), repro­dui­sant diffé­rentes révi­sions maté­rielles. D’autres permettent de mélan­ger ces carac­té­ris­tiques pour créer des hybrides inédits. On n’est plus dans la copie, mais dans l’évo­lu­tion.

Un terrain de jeu pour le sound design

Softube Model 84Le fait de pouvoir dupliquer une instance à l’in­fini change aussi la donne. On peut super­po­ser plusieurs varia­tions d’un même patch, les trai­ter diffé­rem­ment, construire des textures complexes en quelques minutes. Et puis il y a la ques­tion de la sauve­garde : sur un logi­ciel, on dispose d’un espace presque infini pour conser­ver tous les sons issus de notre imagi­na­tion et de nos expé­ri­men­ta­tions. On n’hé­site même pas à enre­gis­trer des dizaines de versions d’un même patch. À ce niveau, un autre atout consi­dé­rable est que chaque poten­tio­mètre, chaque réglage se retrouve direc­te­ment à la valeur sauve­gar­dée. Pas besoin de l’at­teindre en mani­pu­lant le knob, c’est un peu comme si nous avions des poten­tio­mètres moto­ri­sés virtuels. Un gain de temps consi­dé­rable et une immé­dia­teté dans la mise en œuvre indé­niable.

Toutes ces possi­bi­li­tés ont un impact direct sur le sound design. Là où le hard­ware impose souvent une approche plus intui­tive, plus immé­diate, le logi­ciel encou­rage l’ex­plo­ra­tion en profon­deur. On peut tester, reve­nir en arrière, compa­rer, empi­ler les idées sans contrainte maté­rielle. Et c’est là que le para­doxe appa­raît : à force d’op­tions, on peut être tenté de tout essayer, au détri­ment de la rapi­dité d’exé­cu­tion propre aux synthé­ti­seurs logi­ciels. 

Car évidem­ment, tout n’est pas à sens unique. Le hard­ware conserve un avan­tage évident en termes de rapport physique. Tour­ner un poten­tio­mètre, inter­agir avec la machine, ressen­tir la chaleur, les vibra­tions, même l’odeur : tout cela parti­cipe à l’ex­pé­rience et au plai­sir. C’est une dimen­sion diffi­cile, sinon impos­sible, à repro­duire entiè­re­ment en logi­ciel, même avec des contrô­leurs MIDI toujours plus perfor­mants. Pour­tant, on constate que beau­coup d’uti­li­sa­teurs ont inté­gré ce fonc­tion­ne­ment hybride : le logi­ciel pour la puis­sance et la flexi­bi­lité, le contrô­leur pour le geste. Et même si les émula­tions maté­rielles existent aujour­d’hui en grand nombre, les versions logi­cielles se sont défi­ni­ti­ve­ment impo­sées dans les setups, en studio et en home studio. Pour la pratique live, en revanche, c’est une autre histoire, et beau­coup semblent encore privi­lé­gier le hard­ware. Et à bien y réflé­chir, c’est fina­le­ment assez logique au regard des prin­ci­paux avan­tages de l’ému­la­tion logi­cielle sur le hard­ware que nous avons évoqués ici.

Un choix assumé

Ce qui est frap­pant aujour­d’hui, c’est que de nombreux musi­ciens et produc­teurs choi­sissent volon­tai­re­ment des émula­tions, même lorsqu’ils ont accès au hard­ware. Non pas par contrainte, mais par préfé­rence. Parce qu’elles permettent d’al­ler plus vite. Parce qu’elles offrent plus de possi­bi­li­tés. Parce qu’elles s’in­tègrent mieux dans un envi­ron­ne­ment de produc­tion moderne. Bien sûr, les instru­ments vintage origi­naux restent une source d’ins­pi­ra­tion unique et restent très dési­rables. Mais les émula­tions ont trouvé leur propre légi­ti­mité. En fait, dire qu’une émula­tion « remplace » un synthé n’a pas vrai­ment de sens. Elle propose autre chose : un rapport diffé­rent à l’ins­tru­ment, plus flexible et souvent plus puis­sant. Une manière de travailler en phase avec les outils actuels, sans renon­cer à l’hé­ri­tage sonore des machines qui ont marqué l’his­toire.

Fina­le­ment, la vraie ques­tion n’est plus de savoir si le logi­ciel peut égaler le hard­ware, mais de savoir ce que l’on recherche : le plai­sir de jouer sur un instru­ment mythique, ou produire de manière effi­cace et rapide. Et à ce jeu-là, il a clai­re­ment cessé d’être un simple substi­tut.

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