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Pédago
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TikTok a-t-il tué la musique ? Pourquoi les chansons durent de moins en moins longtemps ?

Rédigé par un humain

Trois minutes trente. Pendant des décennies, c’était à peu près la durée standard d’une chanson du top 50. Suffisamment long pour installer une mélodie, un refrain multiplié par deux ou trois, un pont, un solo de temps en temps. Aujourd’hui, ce format a presque un côté rare dans les charts. Sur Spotify ou TikTok, les morceaux raccourcissent à vue d’oreille. Certains tubes dépassent à peine les deux minutes. D’autres démarrent directement par le refrain, sans intro ni montée progressive. Même les artistes réputés pour leurs albums conceptuels se mettent parfois à condenser. Alors, simple effet de mode ou transformation profonde de notre manière d’écouter la musique ? Spoiler : un peu des deux.

Pourquoi les chansons durent de moins en moins longtemps ? : TikTok a-t-il tué la musique ?

TikTok, Spotify et l’ère du morceau instan­tané

En 2024, la durée moyenne d’un hit du Bill­board améri­cain tour­nait autour de 3 minutes 15. Dans les années 90, elle dépas­sait souvent les 4 minutes. Et si l’on remonte aux années 70, belle époque des solos inter­mi­nables et des intros planantes, certains stan­dards radio flir­taient volon­tiers avec les 6 ou 7 minutes (hello Joe Walsh et ses acolytes). Aujour­d’hui, les morceaux les plus strea­més vont droit au but : le refrain arrive parfois avant les 20 premières secondes, les intros dispa­raissent, et même les fade out de fin semblent appar­te­nir à une autre époque. C’est aussi le cas dans le rap ou l’élec­tro, pour­tant histo­rique­ment friands de longues construc­tions. La dernière fois que les morceaux courts étaient la norme, c’était avant les années 50, quand les premiers modèles de phono­graphes ne permet­taient pas aux chan­sons de durer plus de 3 minutes.

Cette accé­lé­ra­tion tient beau­coup aux plate­formes. Sur TikTok, Insta­gram Reels ou YouTube Shorts, une chan­son n’existe plus forcé­ment comme une œuvre complète, mais comme un extrait immé­dia­te­ment iden­ti­fiable. Quinze secondes peuvent suffire à trans­for­mer un morceau en méca­nisme de vira­lité. Résul­tat : de nombreux artistes composent désor­mais autour d’un moment précis, le fameux « hook », une phrase, un gimmick sonore, un drop pensé pour être repris, détourné ou remixé dans des milliers de vidéos.

Certaines chan­sons semblent même construites autour de ce seul passage viral, le reste deve­nant presque secon­daire. On le voit chez des artistes comme Pink­Pan­the­ress, première femme élue produc­trice de l’an­née aux Brit Awards en février dernier. Bien entendu, c’est aussi le cas dans une bonne partie de la pop actuelle, où les struc­tures se simpli­fient : moins de couplets, moins de varia­tions, davan­tage d’ef­fi­ca­cité immé­diate. Même d’un point de vue visuel, la logique du clip a été rempla­cée par celle du “snip­pet” : la chan­son doit pouvoir être décou­pée, isolée et recy­clée dans un flux continu de conte­nus. Cela amène à ces situa­tions étranges où certains publics s’égo­sillent en concert sur 15 secondes du morceau puis se taisent et laissent l’ar­tiste étran­ge­ment seul. En même temps, pourquoi se fouler lorsque l’on sait que 24% des morceaux de la plate­forme sont « skip » dans les 5 premières secondes de leur lecture.

Spotify a changé la struc­ture des chan­sons

Effec­ti­ve­ment, tenter de comprendre cette évolu­tion sans parler du strea­ming, c’est mission impos­sible. Sur Spotify, un stream est comp­ta­bi­lisé après envi­ron 30 secondes d’écoute. Pas besoin d’être écono­miste pour comprendre ce que cela change : plus un morceau est court, plus il a de chances d’être rejoué rapi­de­ment. Deux chan­sons de deux minutes écou­tées à la suite génèrent poten­tiel­le­ment plus de streams qu’un seul morceau de quatre minutes. Dans une indus­trie où les reve­nus dépendent massi­ve­ment du volume d’écoute, cela finit par influen­cer l’écri­ture elle-même. De plus, si l’al­go­rithme de Spotify perçoit que le taux de lecture d’un morceau est élevé, il y a beau­coup plus de chances que ce morceau soit mis en avant dans les radios auto­ma­tiques ou les play­lists de la plate­forme.

Mais le plus inté­res­sant est ailleurs : le strea­ming a aussi trans­formé notre manière d’écou­ter. Là où l’al­bum impo­sait autre­fois un temps long et une certaine atten­tion, les play­lists favo­risent une consom­ma­tion frag­men­tée. On écoute dans les trans­ports, en scrol­lant, en travaillant, entre deux noti­fi­ca­tions. La chan­son devient un contenu parmi d’autres dans un flux continu. Dans ce contexte, les longues intros à la Pink Floyd ou les construc­tions lentes à la LCD Sound­sys­tem deviennent presque contre-cultu­relles. Il faut capter vite, sous peine d’être “skip”.

Les morceaux longs résistent encore et toujours à l’en­va­his­seur

Pour autant, la chan­son ultra courte n’a pas gagné partout. À côté des formats compres­sés pensés pour le scroll, les morceaux longs conti­nuent non seule­ment d’exis­ter, mais aussi de rencon­trer un vrai public. En 2021, All Too Well (10 Minute Version) de Taylor Swift est même devenu le morceau le plus long de l’his­toire à atteindre la première place du Bill­board améri­cain. Dix minutes, à contre-courant absolu des stan­dards actuels (et ici, on ne parle pas de l’ar­tiste le plus disrup­tif de sa géné­ra­tion). Dans le rap, Kendrick Lamar ou Tyler, The Crea­tor conti­nuent de construire des morceaux évolu­tifs, où les ambiances changent, les produc­tions bifurquent et les récits prennent le temps de se déployer. Côté élec­tro­nique, le succès actuel de l’am­bient et ses formats éten­dus restent même presque une norme : longues montées, répé­ti­tions hypno­tiques, plages instru­men­ta­les… certains morceaux dépassent encore faci­le­ment les dix minutes.

Le para­doxe, c’est que le strea­ming favo­rise aussi cette diver­sité. À la grande époque de la radio FM, les morceaux devaient souvent respec­ter un format précis pour espé­rer passer à l’an­tenne. Aujour­d’hui, Inter­net permet à des titres beau­coup plus atypiques de trou­ver leur audience. Une boucle techno de 12 minutes, une pièce ambient inter­mi­nable ou un morceau instru­men­tal sans refrain peuvent parfai­te­ment coexis­ter avec un hit TikTok de 1 minute 40 dans les mêmes play­lists. C’est ce qui rend le pouvoir de cette plate­forme si étran­ge­ment diffi­cile à cerner.

Et nous, dans tout ça ?

Au fond, cette histoire dépasse la musique. Si les chan­sons raccour­cissent, c’est peut-être parce qu’une grande majo­rité des audi­teurs ne consomment plus la musique comme avant, et voient leur niveau d’at­ten­tion lui-même se frag­men­ter. Les plate­formes ont habi­tué nos cerveaux à des conte­nus rapides, immé­dia­te­ment grati­fiants, constam­ment renou­ve­lés. Mais n’est-ce pas un peu facile de reje­ter la faute à tout va ?

Car scan­der un “TikTok détruit la musique”, c’est un peu se dédoua­ner du problème. Après tout, chaque époque a façonné ses formats. Les vinyles limi­taient la durée des morceaux. La radio impo­sait ses stan­dards. MTV a changé la manière de penser les clips. Aujour­d’hui, ce sont les plate­formes et les algo­rithmes qui redes­sinent la struc­ture des chan­sons. Mais au fond, n’est-ce pas aussi à l’au­di­teur de faire le boulot ? De « disci­pli­ner » son écoute, de donner de l’im­por­tance à ce qu’il a dans les oreilles en lui accor­dant un vrai bout de son temps ? Un peu comme un amateur de cinéma consacre 1h30 de sa semaine à un film plutôt que de slalo­mer entre les programmes sur Netflix. Deux minutes ou dix, au fond, le vrai défi n’a jamais été la durée. C’est ce qu’on parvient à faire du temps qu’on accorde à ce que l’on aime. Sur ces mots, je vous laisse, j’ai un quart d’heure à passer avec Herbie Hancock et les Head Hunters.

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