Plus de quarante ans après sa sortie, le Memorymoog continue de fasciner les amateurs de synthèse analogique. Avec Memory V, Arturia s'attaque à cette machine hors norme et en propose une relecture moderne, enrichie de nombreuses fonctionnalités.
Bien avant de bousculer le monde de la synthèse avec les gammes Brute et Freak ou de contribuer à redynamiser le marché des interfaces audio, des contrôleurs MIDI ou des claviers de scènes, la société grenobloise s’était déjà forgé une solide réputation grâce à ses recréations logicielles des grands classiques de l’histoire des synthétiseurs. Minimoog, Prophet-5, CS-80, OB-Xa, Jupiter-8, Juno, Synclavier… rares sont les machines mythiques qui n’ont pas eu droit à leur interprétation maison. Pourtant, le Memorymoog était de ceux-là. Une absence d’autant plus curieuse qu’il s’agit de l’un des synthétiseurs analogiques polyphoniques les plus emblématiques de l’histoire. Est-ce l’exigence des fans de l’instrument ou certaines spécificités de son comportement qui expliquent que le Memmy (son petit nom pour les intimes) n’ait jamais eu droit à sa version Arturienne ? Sans doute un peu des deux. D’ailleurs, peu d’éditeurs logiciels s’y sont réellement essayés et les rares propositions existantes ne s’approchaient que de loin de l’original. Commercialisé à partir de 1982, le Memorymoog est le dernier synthétiseur de la première période Moog, avant les difficultés financières de l’entreprise. Souvent décrit comme « six Minimoog dans un seul instrument », mais pourtant bien plus que cela, il associait une polyphonie de six voix, trois VCO par voix, des filtres discrets Moog en échelle de transistors, des modulations mono et polyphoniques, des mémoires, un arpégiateur… et surtout un son. LE son !
Pour la petite histoire, il y a plus de vingt ans, je suis resté littéralement sidéré lors d’un concert donné par un groupe local. Sur scène grondait et feulait un Memorymoog. Le coup de foudre fut immédiat. Ce n’est que très récemment que j’ai enfin pu passer plusieurs heures sur un Memorymoog Plus en parfait état de fonctionnement. D’abord intimidé par la prestance et le charisme que dégage l’instrument, j’ai peu à peu appris à le dompter et à entrer en résonance avec lui. Hormis la qualité du clavier, aucune déception. Le Memorymoog était exactement tel que je l’avais imaginé dans mes rêves les plus fous, et même davantage. Capable de rugir comme de caresser, il possède une personnalité sonore hors du commun. L’instrument est réputé capricieux, mais durant ces quelques heures, cet exemplaire s’est comporté de la meilleure des manières. Inutile de dire qu’une version logicielle capable d’en capturer l’essence ne pouvait que m’enthousiasmer. Évidemment, elle ne reproduira ni le contact physique ni les vibrations qui parcourent le clavier et le châssis lorsque les trois oscillateurs et me filtre entrent en action. Mais aujourd’hui, les rares Memorymoog en état de fonctionnement dépassent fréquemment les 10 000 €, sans compter les frais d’entretien qu’impose une telle machine. Autant dire qu’il demeure inaccessible à la grande majorité des musicien·ne·s.
Pour les amoureux de beaux instruments, nous ne pouvons que vous encourager à lire ou relire le test du Memorymoog version LAMM par Synthwalker.
En attendant, penchons-nous sur le Memory V. Comme souvent chez Arturia, l’objectif est autant de reproduire le comportement du synthétiseur original que de l’enrichir d’outils modernes adaptés à un environnement logiciel. Cette nouvelle recréation parvient-elle à capturer la personnalité unique du Memorymoog tout en justifiant son existence face à la profusion de synthétiseurs virtuels analogiques disponibles aujourd’hui ?
Installation, interface et ergonomie

Le moteur sonore de l’Arturia Memory V : trois oscillateurs, un filtre et une personnalité hors norme


- Memory V 01 – The Place02:02
- Memory V 02 – Spleen Memory01:52
- Memory V 03 – Daydream01:16
- Memory V 04 – Strings Sun Ray Shower00:25
- Memory V 06 – Soft Neon00:55
- Memory V 07 – Soft Neon noFx00:52
- Memory V 08 – S and H Synth You my Roof00:34
- Memory V 09 – Bass You my Roof00:54
- Memory V 10– Modern Brass00:53
- Memory V 11 – Arp Industries01:12
- Memory V 12 – The Place EP01:01

Les deux enveloppes ADSR bénéficient d’une excellente réponse et possèdent quelques particularités intéressantes. Une option Retrig To Zero force les enveloppes à redémarrer depuis zéro à chaque nouvelle note, tandis qu’Entire Attack impose la lecture complète de la phase d’attaque. Combinées, ces deux fonctions permettent quelques astuces originales. Avec une attaque longue et les segments Decay, Sustain et Release à zéro, il devient par exemple, possible d’obtenir un effet d’enveloppe inversée. Utilisée seule, l’option Retrig To Zero est efficace pour obtenir des basses claquantes. Avec l’option Keytrack Env Times, les temps d’enveloppe varient sur toute l’étendue du clavier : plus les notes sont aiguës, plus les enveloppes deviennent rapides. Velocity Env Times applique le même principe à la vélocité : plus on joue fort, plus les enveloppes deviennent rapides. Des fonctions simples, mais intelligentes qui rendent de simples ADSR beaucoup plus souples.

Au final, une architecture relativement simple sur le papier, mais qui reste aujourd’hui extrêmement efficace. Plus qu’une question de nombre de paramètres, c’est surtout les interactions entre les différents éléments qui font la différence.
Les nouveautés de Memory V face au Memorymoog d’origine


Tout comme ces trois emplacements, la roue de modulation, le suivi de clavier, la vélocité, la vitesse de relâchement, l’aftertouch et le MPE peuvent être affectés à n’importe quel paramètre. Quatre macros sont également disponibles. Chacune d’entre elles peut piloter plusieurs paramètres (je me suis arrêté à 22), avec une plage d’action réglable individuellement. Toutes les assignations s’effectuent simplement par glisser-déposer. C’est à la fois efficace et pratique. On peut simplement regretter l’absence d’une matrice globale permettant d’obtenir une vue d’ensemble des modulations.
Le Multi-Arp : bien plus qu’un simple générateur de motifs

Les effets : efficaces sans voler la vedette au synthé

Performances, consommation CPU et comportement

Côté mix, comme son ancêtre matériel, Memory V n’est pas un synthétiseur particulièrement discret. C’est probablement sa plus grande qualité, mais aussi peut-être son principal défaut. Dès que plusieurs oscillateurs entrent en jeu, l’instrument développe une densité harmonique impressionnante. Les médiums se remplissent rapidement et certaines nappes semblent occuper naturellement tout l’espace disponible. En situation de mixage, il faut rester vigilant tant le Memory V peut prendre de la place. Le registre médium, notamment entre 300 Hz et 1,5 kHz, peut rapidement devenir dense lorsque plusieurs parties de Memory V se superposent. Quelques corrections d’égalisation sont alors souvent nécessaires afin de préserver la lisibilité des voix ou d’autres instruments utilisant des plages fréquentielles voisines. Cela n’a rien d’anormal. Le véritable Memorymoog possédait exactement cette réputation. Ses sonorités massives faisaient sa force, mais demandaient également un certain savoir-faire lors du mixage. Cette personnalité affirmée distingue d’ailleurs Memory V de nombreuses productions logicielles actuelles, souvent conçues pour s’intégrer facilement dans n’importe quel contexte. Ici, c’est plutôt au reste de l’arrangement de faire de la place au synthétiseur. C’est lui la star.
Tant qu’à parler d’autres reproductions logicielles, quelques mots sur les concurrents directs du Memory V. Si les émulations de Minimoog, de Prophet-5, de Jupiter-8 ou de Juno sont aujourd’hui innombrables, celles du Memorymoog demeurent rares. Le concurrent le plus évident reste Cherry Audio Memorymode, commercialisé quelques années auparavant. Mais reconnaissons que la copie de Cherry Audio ne se montre pas à la hauteur de celle d’Arturia. Elle peine à reproduire la personnalité de l’original, avec un côté un peu dur et agressif, carrément hors sujet pour une émulation de Memorymoog. Le vieux Memorymoon, quant à lui, malgré un son plus massif, n’a jamais réussi à convaincre. UVI et IK Multimedia proposent eux aussi des versions virtuelles du polyphonique de Moog, mais il ne s’agit pas de véritables reproductions. Elles reposent sur des banques d’échantillons et sur une architecture qui n’a pas grand-chose à voir avec celle de l’instrument d’origine. Durant le test, j’ai eu la curiosité de comparer Memory V et Legend HZ, une émulation XXL polyphonique du Minimoog dont vous trouverez le test sur Audiofanzine. J’ai eu la surprise de les trouver très proches sur de nombreux timbres. C’en est même étonnant. Memory V permet toutefois d’obtenir des résultats plus agressifs grâce à son Drive, qui va plus loin. Quoi qu’il en soit, malgré la surpopulation de cette catégorie, Memory V semble trouver sa place grâce à sa personnalité. Aucun risque de le confondre avec un Jupiter, un Prophet ou un Oberheim. C’est à chacun de voir s’il a l’utilité d’un nouveau synthétiseur logiciel typé analogique, mais celui-ci se distingue au moins par son caractère, tandis que ses fonctionnalités modernes lui permettent de s’intégrer sans difficulté dans une configuration actuelle.


