Thom Yorke et Radiohead jouent avec nos émotions grâce à des accords inattendus. Entre emprunts modaux, suspensions et enrichissements, ces choix harmoniques créent souvent tension, étrangeté et beauté.
Si vous avez déjà écouté Radiohead ou Thom Yorke en solo, vous avez sans doute remarqué des étrangetés dans l’harmonie, ces petits détails qui donnent souvent l’impression que leurs morceaux sonnent à la fois familiers et déroutants. Thom Yorke nous rappelle que la manière dont un accord est placé dans le contexte d’une chanson peut devenir un précieux outil d’émotion et d’expressivité. La façon dont il dialogue avec la mélodie, la voix, et même le silence autour y contribue tout autant. Ce sont souvent de petites touches qui, utilisées avec justesse, transforment une simple progression en paysage sonore original.
Prenons Creep, l’un des morceaux les plus célèbres du groupe. Le couplet alterne entre G, B, C et Cm. À première écoute, cela pourrait sembler banal : une progression simple en apparence. Mais c’est le passage de C majeur à C mineur qui fait toute la magie. Ce glissement, appelé emprunt modal, introduit une tension inattendue. La tonalité majeure de C procure confort et stabilité, tandis que Cm crée une fragilité, une tristesse subtile, presque perturbante. Cette transition simple, mais surprenante a été adoptée par d’innombrables guitaristes et est devenue un exemple classique de l’impact émotionnel qu’un simple changement d’accord peut provoquer. En studio, ce genre de progression est souvent capté avec une prise proche de la guitare, parfois doublée d’un micro d’ambiance pour capturer la résonance de la pièce, donnant encore plus de profondeur à l’émotion.
Dans Motion Picture Soundtrack, Yorke adopte une approche différente, mais liée : les accords sont souvent suspendus ou enrichis (Csus2, Bmadd9) créant une atmosphère flottante et mélancolique. Ici, le morceau devient presque une peinture sonore, où chaque note suspendue, chaque 9e ajoutée, participe à un sentiment de flottement, comme si le temps lui-même était ralenti. Les ingénieurs qui ont travaillé sur les albums de Radiohead décrivent parfois ces prises comme délicates à capturer : trop près de la guitare, le son devient agressif, trop loin, il perd de sa magie. Les accords suspendus et enrichis demandent un dosage précis, une oreille attentive, et un placement du micro qui respecte l’air et la résonance naturelle de l’instrument.
Pyramid Song, sans doute l’un des morceaux les plus mystérieux de Radiohead, illustre à merveille l’approche harmonique de Yorke. La progression F#m7, Emaj7, D6/9 joue avec des extensions et des notes modales qui donnent un effet flottant, presque hypnotique. Les rythmes asymétriques et l’absence de batterie traditionnelle renforcent ce sentiment de flottement et d’instabilité. Chaque accord est choisi non pas pour sa « facilité » à être joué, mais pour sa couleur émotionnelle. Le voicing, la note tenue, la suspension, tout cela participe à créer un paysage sonore qui semble à la fois complexe et limpide.
Dans Weird Fishes / Arpeggi, l’attention de Yorke aux détails harmoniques devient encore plus manifeste. La progression Am, Em, Dm(add9), G pourrait sembler simple, mais l’ajout de la 9e dans l’accord de Ré mineur (Dm) transforme complètement la sensation : une suspension subtile qui accroche l’oreille et nourrit la tension du morceau. Les arpèges répétitifs, associés à ces accords enrichis, créent une expérience hypnotique et immersive, où le motif rythmique et harmonique fusionne pour envelopper l’auditeur.
Même dans des morceaux plus « électroniques » comme Everything In Its Right Place, on retrouve la signature harmonique de Yorke. Les accords simples (F, C/E, Gsus4, Am(add9)) sont enrichis par des suspensions et des notes ajoutées qui renforcent l’effet répétitif et obsessionnel du morceau. Ici, Yorke démontre que même dans des contextes synthétiques ou programmés, sa connaissance de l’harmonie et des voicings peut transformer une progression standard en un motif émotionnellement puissant et atypique.

Les techniques de studio complètent cette magie. L’usage de microphones placés avec précision, parfois combiné à une prise ambiante, permet de capturer la richesse de ces accords et leur interaction avec l’espace. La compression légère, la réverbe choisie, et même l’ordre dans lequel les couches de guitares se complètent participent à révéler pleinement le caractère de ces accords « bizarres ». Chaque détail sert à amplifier l’effet émotionnel sans que l’auditeur·ice· ne s’en rende compte consciemment.
En résumé, il n’existe pas d’accord magique ou fétiche de Thom Yorke. Ce qu’on retrouve dans tous ses morceaux, ou presque, c’est une approche harmonique particulière. Alors, pour être honnête, Yorke et Jonny Greenwood (guitariste et autre « tête pensante » de Radiohead) ne sont pas les détenteurs de ces techniques, bien d’autres artistes les ont utilisés, de Robert Smith à Mark Hollis par exemple, mais ces choix, combinés à des mélodies aériennes et des techniques de studio précises, donnent naissance à une signature sonore identifiable au premier coup d’oreille.
Et en écoutant Radiohead ou Thom Yorke, on se rend compte que ce « truc des accords bizarres » est moins une question de note précise qu’une philosophie harmonique. Yorke manipule subtilement les émotions de l’auditeur en jouant avec des tensions, des résolutions inattendues, et des couleurs harmoniques qui flirtent parfois avec l’inconfort. C’est cette capacité à marier simplicité et sophistication, prévisibilité et surprise, qui rend sa musique particulière, et qui explique pourquoi, même sans connaître le détail exact des accords, on reconnaît immédiatement son univers sonore. Alors, n’hésitez pas à vous inspirer de ces techniques et à les adapter pour créer le vôtre.