Entre émulations de machines mythiques, instruments virtuels incontournables et effets utilisés sur des milliers de productions, les mêmes plugins se retrouvent partout. Alors, comment produire un son qui ne ressemble pas à celui des autres ?
Il suffit de parcourir quelques sites ou chaînes YouTube consacrés à la production musicale pour retrouver régulièrement les mêmes noms de plug-ins. Tel synthétiseur virtuel serait incontournable pour les basses, tel compresseur pour les voix, tel saturation pour donner du caractère aux pistes. Certains instruments et effets sont devenus de véritables standards, au point que l’on peut parfois avoir l’impression que tout le monde travaille avec les mêmes outils. À titre d’exemple, FabFilter Pro Q est devenu si populaire qu’il peut vite donner l’impression d’être indispensable.
C’est quelque chose qui n’a rien de nouveau. Au début de l’enregistrement, les machines étaient élaborées et construites pour les studios dans lesquels elles allaient figurer. Mais rapidement, des constructeurs ont commercialisé des périphériques que l’on allait retrouver partout. Des générations de producteur·ices ont travaillé avec les mêmes consoles, les mêmes compresseurs, les mêmes réverbérations ou les mêmes synthétiseurs. La différence est qu’un plugin peut aujourd’hui être installé en quelques clics sur une quantité considérable de configurations, tandis qu’un équipement matériel était autrefois disponible dans un nombre beaucoup plus limité de studios.
Si tout le monde dispose des mêmes outils, comment continuer à produire quelque chose de personnel ? Est-ce que l’omniprésence de certains plugins conduit nécessairement à une forme d’uniformisation du son ? Ou bien surestime-t-on l’importance du matériel et des logiciels dans le résultat final ? Car la plupart des synthétiseurs peuvent produire une basse, une nappe ou un autre son original. Un compresseur lambda peut être utilisé de façon presque transparente sur une voix ou devenir un élément sonore à part entière. Et deux personnes disposant exactement des mêmes plugins peuvent prendre des décisions radicalement différentes. Pour comprendre où se situe réellement la part d’originalité, il faut donc regarder au-delà du simple choix du plugin. La manière de programmer un son, de traiter une prise, d’enchaîner les effets, de jouer et de travailler avec les contraintes de son environnement peut avoir une influence bien plus importante que le nom affiché sur l’interface.
Il est pourtant important de différencier les plugins utilitaires des plugins créatifs. Les premiers sont généralement utilisés au mixage pour régler un problème précis : corriger une fréquence, contrôler une dynamique, nettoyer un signal ou encore le placer correctement dans le mix. Les seconds ont davantage vocation à transformer le son et à lui apporter une couleur ou une personnalité particulière. Pour les plugins utilitaires, certaines méthodes d’utilisation ont fait leurs preuves. Elles sont efficaces dans la majorité des cas, mais cela ne signifie pas qu’il est interdit de sortir des sentiers battus. Ces outils peuvent eux aussi être utilisés de manière moins conventionnelle et, parfois, il peut être utile d’expérimenter pour obtenir un résultat différent et personnel.
Les mêmes outils n’ont jamais produit les mêmes morceaux

La Roland TR-808, par exemple. Cette boîte à rythmes a été utilisée dans des productions très différentes, du hip-hop à la pop en passant par la musique électronique. La TR-909 a connu un parcours comparable. Côté synthés, les Oberheim OB-X, OB-Xa et OB-8 ont trouvé leur place aussi bien dans la new wave de New Order, le post-punk de Killing Joke que dans la variété française de Balavoine. On pourrait citer également Moog, Sequential ou les samplers Akai, tels que le S-1000. Leur présence dans de nombreux studios n’a pas empêché les musicien·nes de développer des signatures sonores très différentes.
Il faut aussi distinguer le son d’un instrument de celui d’une production. Un synthétiseur possède évidemment ses caractéristiques propres, mais il ne détermine pas à lui seul ce qui sort des enceintes. Les réglages, le jeu, les notes utilisées, la vélocité, les automations, les effets, l’arrangement et le mixage vont progressivement éloigner le résultat du son initial. On va partir d’un exemple connu, Depeche Mode, qui enregistrait souvent les synthés et sampleurs avec la réverbération de la pièce ou à travers un ampli guitare. Bien sûr, ces procédés ont été utilisés par de nombreux artistes, mais ceux employés par Depeche Mode ont l’avantage d’être bien documentés. Cela montre surtout qu’au-delà d’une pratique éprouvée, le lieu et la manière de faire, ici en repiquant le son à travers un ampli, participent eux aussi à l’originalité d’un son.
Avec un instrument virtuel, le principe reste le même. Charger un préset et l’utiliser tel quel peut effectivement donner immédiatement un bon résultat. Mais ce n’est qu’un point de départ. Modifier quelques paramètres peut déjà transformer le comportement du son, et les possibilités deviennent rapidement considérables dès lors qu’on intervient sur la chaîne de traitement. Ajouter des effets à la suite d’un instrument peut radicalement personnaliser un timbre. Il ne faut pas hésiter à expérimenter à ce niveau. Des accidents heureux peuvent se produire. Le problème n’est donc pas nécessairement d’utiliser le même plugin que les autres. Il apparaît plutôt lorsque l’on utilise les mêmes sons, les mêmes présets, les mêmes chaînes d’effets et les mêmes méthodes de travail. Attention donc à ne pas reproduire à l’identique une technique vue quelque part, sur YouTube, par exemple. Mieux vaut s’en inspirer pour lui apporter sa propre interprétation. Au lieu de chercher un outil que personne d’autre ne possède, il est préférable de se demander ce que l’on fait de celui que tout le monde possède.
Le piège du preset

Le problème apparaît lorsque ce fonctionnement devient systématique. Un préset n’est pas seulement un son, c’est aussi une proposition esthétique. Sa programmation et parfois ses effets ont été pensés pour produire un résultat précis. En utilisant plusieurs présets très populaires sans les modifier, on adopte donc une partie des choix effectués par leur concepteur. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait bannir les présets. Ils peuvent servir de point de départ, permettre de découvrir une fonction d’un instrument ou simplement faire gagner du temps. Mais il existe une différence entre choisir un préset parce qu’il correspond à une intention musicale et construire une partie de son morceau autour du premier son qui semble fonctionner. C’est un choix. Pourtant, modifier un préset est souvent suffisant pour s’en éloigner. Une enveloppe plus courte, un filtre différent, une autre fréquence de coupure, quelques variations de modulation ou, comme on l’a vu, un effet externe peuvent changer son caractère. Et lorsque plusieurs éléments d’une production sont retravaillés de cette manière, le résultat final gagne en originalité et permet une proposition plus personnelle.
Le vrai risque : utiliser les mêmes recettes

Le problème commence lorsque la chaîne est appliquée avant même d’avoir identifié ce que l’on cherche à corriger ou à obtenir. Le plugin devient alors une étape obligatoire plutôt qu’une réponse à un problème. C’est un peu pareil avec les instruments virtuels. Certains sont devenus des réflexes pour certaines familles de sons. Un synthé pour les basses, un autre pour les nappes, un sampler pour les batteries, etc. À force de reproduire les mêmes associations, on finit par reproduire aussi une partie des résultats.
Il existe pourtant une différence entre connaître une recette et être prisonnier de cette recette. Utiliser un compresseur de la manière attendue n’a rien d’original, mais cela ne rend pas son utilisation moins pertinente. L’enjeu est de savoir pourquoi on l’utilise et d’accepter qu’il puisse parfois être réglé autrement.
Sortir les plug-ins de leur fonction prévue

Un compresseur peut devenir un générateur de mouvement lorsque ses réglages sont poussés et qu’il réagit de manière très audible au signal. Une distorsion peut remplacer une compression dans certaines situations. Un délai peut servir à créer une sensation d’espace qui serait habituellement confiée à une réverbération. Un délai stéréo très court peut servir d’élargisseur stéréo ou de chorus. Une réverbération peut aussi servir à fabriquer des textures plutôt qu’à simuler un espace. C’est encore plus flagrant pour les instruments virtuels. Un synthétiseur que l’on destine habituellement aux basses peut être utilisé pour fabriquer une percussion. Un sampler peut devenir un instrument de synthèse lorsque l’on commence à éditer suffisamment le sample qu’on lui fournit. Tout instrument peut être détourné de son usage lorsque l’on commence à manipuler ses paramètres, à le traiter et à le resampler. C’est là que les mêmes outils peuvent donner des résultats très différents. C’est une approche qui demande parfois davantage de temps, mais elle permet surtout de sortir des associations habituelles entre un outil et une fonction.
Avant le son, il y a le jeu

Et puis surtout, le jeu et la personnalité des musicien·nes ou producteur·ices restent essentiels. Prenons une basse jouée avec un synthétiseur virtuel. Le timbre peut être identique, mais le résultat changera selon les notes jouées, leur durée, leur vélocité et leur placement rythmique. Le traitement du son pourra ensuite accentuer ces différences, mais elles existaient déjà avant d’ouvrir le moindre plugin d’effet. Un·e guitariste ne produira pas le même résultat selon son instrument, son jeu, son accordage, son médiator ou son amplification, même s’il utilise ensuite exactement le même plugin qu’un·e autre musicien·ne. Un·e chanteur·euse ne donnera pas la même prise dans deux studios différents. Un·e batteur·euse ne jouera pas le même groove sur deux morceaux.
La même chose vaut pour la programmation rythmique, par exemple. Deux producteur·ices peuvent utiliser exactement les mêmes samples de grosse caisse et de caisse claire sans produire le même groove. Le choix des patterns, les décalages, les variations de vélocité, les silences et les relations entre les différents éléments vont modifier la sensation produite. C’est une évidence, mais elle est parfois oubliée lorsqu’on parle de son. Un plugin fournit des possibilités. Il ne choisit ni les notes, ni le rythme, ni la structure du morceau.
Cela explique aussi pourquoi la recherche permanente de nouveaux outils peut être contre-productive. Changer de synthétiseur ne change pas nécessairement la manière dont on compose. Acheter une nouvelle collection de samples ne change pas forcément la façon dont on construit un rythme. Et remplacer un compresseur par une autre émulation ne modifie pas automatiquement les décisions prises pendant le mixage. L’originalité peut donc se trouver dans des endroits qui n’ont rien à voir avec le catalogue de plugins installé sur l’ordinateur.
Les sirènes du marketing
Le choix des outils n’est d’ailleurs pas toujours aussi rationnel qu’on pourrait le croire. Il y a aussi une part de mode, d’influence et de mimétisme. Lorsqu’un plugin devient incontournable, qu’il est cité dans les interviews ou qu’on le retrouve dans les configurations des producteur·ices que l’on admire, il peut être tentant de vouloir l’utiliser à son tour. Pas forcément parce qu’il correspond précisément à ce que l’on cherche, mais parce qu’il semble être le bon outil, celui qu’il faut avoir. À force de vouloir faire comme les autres, on peut alors finir par reproduire leurs méthodes, leurs sons et leurs réflexes sans même en avoir réellement conscience. Le problème ne vient donc pas seulement des outils eux-mêmes, mais aussi de la manière dont on choisit de les utiliser.
Quand les outils uniformisent vraiment
Il faut toutefois nuancer. Les outils ne sont pas toujours aussi neutres qu’on pourrait le penser, et certains finissent réellement par uniformiser la musique. Lorsqu’un synthétiseur, un effet ou une chaîne de traitement devient omniprésent, ses caractéristiques sonores peuvent finir par imprégner un grand nombre de productions. Certains plugins sont même devenus tellement associés à certaines esthétiques qu’ils participent à la définition d’un son. Les outils ne déterminent évidemment pas à eux seuls le résultat, mais leur popularité peut contribuer à installer des sonorités que l’on retrouve ensuite partout.
Conclusion : un son personnel avec les plug-ins de tout le monde
Il serait faux de prétendre que les outils n’ont aucune influence sur le résultat. Certains plugins sont même devenus tellement associés à certaines esthétiques qu’ils participent à la définition d’un son. Mais nous avons vu qu’utiliser les mêmes plugins que tout le monde ne condamne pas pour autant à sonner comme tout le monde. L’originalité peut venir de la manière dont on s’approprie ces outils. S’émanciper des presets, personnaliser une technique plutôt que de la reproduire à l’identique, perfectionner son jeu d’instrumentiste, expérimenter des associations d’effets ou encore détourner un plugin de son usage habituel sont autant de façons d’explorer d’autres possibilités. Le choix de l’outil compte, mais la manière dont on l’utilise compte tout autant.
Un plugin n’a d’ailleurs pas besoin d’être réputé ou considéré comme incontournable pour être utilisé de manière intéressante. À l’inverse, posséder l’instrument virtuel présenté comme indispensable du moment ne garantit rien quant au résultat. Avant de chercher constamment de nouveaux outils, apprendre à maîtriser ceux que l’on possède déjà peut être bien plus utile. Lire et écouter les conseils que l’on trouve ici ou ailleurs, puis les adapter à sa propre façon de travailler pour en tirer ses propres recettes, constitue déjà un bon point de départ vers un son personnel.




