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La revanche des petites machines - Ces instruments qui revendiquent leurs limites

Rédigé par un humain

Les ordinateurs et les logiciels de MAO n'ont jamais été aussi puissants. Dans le même temps, les fabricants multiplient les instruments volontairement limités. Pourquoi ces petites machines séduisent-elles autant de musicien·nes ? Et si leurs contraintes étaient finalement leur principal atout ?

Ces instruments qui revendiquent leurs limites : La revanche des petites machines

Pendant long­temps, l’évo­lu­tion des instru­ments élec­tro­niques s’est accom­pa­gnée d’une augmen­ta­tion constante de leurs capa­ci­tés. Les inno­va­tions se mesu­raient avant tut à la lecture des fiches tech­niques. Chaque nouvelle sortie appor­tait davan­tage de puis­sance, plus de poly­pho­nie, plus d’ef­fets, une connec­tique plus complè­te… plus de tout, en somme. Les fabri­cants cher­chaient à repous­ser les limites de la géné­ra­tion précé­dente et nous profi­tions d’ou­tils toujours plus perfor­mants. L’ar­ri­vée de l’in­for­ma­tique musi­cale a progres­si­ve­ment changé la donne et le marché. Les ordi­na­teurs ont gagné en puis­sance, les logi­ciels se sont enri­chis de nouvelles fonc­tions et les inter­faces audio se sont démo­cra­ti­sées. Si l’on s’en tient aux perfor­mances, il semble diffi­cile aujour­d’hui de riva­li­ser avec une STAN. Même un ordi­na­teur portable de milieu de gamme permet d’en­re­gis­trer des dizaines de pistes, d’ac­cu­mu­ler les instru­ments virtuels et les effets, d’au­to­ma­ti­ser le moindre para­mètre et de pilo­ter un home studio avec tous ses péri­phé­riques. Dans ce contexte, il est devenu diffi­cile pour les fabri­cants de hard­ware de riva­li­ser unique­ment sur ce terrain. Ajou­ter plus de puis­sance ou quelques nouvelles fonc­tion­na­li­tés ne suffit plus à justi­fier l’achat d’une nouvelle machine. Ainsi, depuis quelque temps, une nouvelle tendance s’ins­talle progres­si­ve­ment. Les construc­teurs proposent de plus en plus de petites machines avec exac­te­ment l’in­verse. Des groo­ve­boxes compactes, des samplers mini­ma­listes ou des synthé­ti­seurs analo­giques basiques, dont les limi­ta­tions ne sont plus présen­tées comme des compro­mis, mais comme de véri­tables quali­tés. Et ça marche. Ce succès ne s’ex­plique pas unique­ment par leurs carac­té­ris­tiques tech­niques ou leur tarif. Il raconte aussi une évolu­tion de notre rapport à la créa­tion musi­cale. Après avoir cher­ché pendant des années à suppri­mer toutes les limites, beau­coup de musi­cien­·­ne·s semblent redé­cou­vrir l’in­té­rêt d’ou­tils qui, au contraire, les assument plei­ne­ment. Les perfor­mances ne suffisent plus, la capa­cité à donner envie de créer compte tout autant.

La fin de l’ins­tru­ment poly­va­lent à tout faire

Chompi - Chompi ClubAupa­ra­vant, l’achat d’un instru­ment répon­dait essen­tiel­le­ment à un besoin pratique. Une works­ta­tion, un sampler ou une groo­ve­box repré­sen­taient souvent le cœur du proces­sus de créa­tion. Il fallait donc choi­sir une machine capable de couvrir le plus d’usages possible, d’au­tant que son prix en faisait un inves­tis­se­ment pour plusieurs années. Progres­si­ve­ment, cette logique a évolué. Les petites machines actuelles ne se distinguent pas seule­ment par leur format ou leur prix. Elles se distinguent surtout par les choix qu’elles imposent. Là où une STAN et même une works­ta­tion donnent accès à une multi­tude d’ap­proches possibles, ces instru­ments proposent un cadre précis, avec une inter­face, un work­flow et parfois même une esthé­tique sonore qui orientent natu­rel­le­ment la manière de travailler. Une CyDrums ne cherche pas à deve­nir une boîte à rythmes univer­selle. Un Chompi ou un Wofi ne sont pas pensés comme des samplers à tout faire. Un Torso S-4 ne cherche pas à deve­nir un studio complet dans un boîtier compact. Ces machines prennent un parti pris et construisent leur inté­rêt autour de celui-ci. Bien sûr, cette approche n’est pas nouvelle. Une guitare, un piano ou un saxo­phone sont égale­ment des outils spécia­li­sés. Personne ne leur reproche de ne pas pouvoir faire ce que permet un autre instru­ment. Leur inté­rêt vient juste­ment de leurs carac­té­ris­tiques propres, de leur sono­rité et de la manière dont ils influencent le jeu du musi­cien. Les petites machines actuelles semblent retrou­ver cette logique.

Le succès de produits comme les Pocket Opera­tor de Teenage Engi­nee­ring, les Liven de Sonic­ware ou les diffé­rents petits instru­ments de 1010­mu­sic montre qu’une partie du marché ne recherche plus forcé­ment l’ou­til le plus complet possible. Ces machines trouvent leur place parce qu’elles proposent une approche iden­ti­fiable. On sait ce que l’on vient cher­cher avec, par exemple, un sampler lo-fi. En y réflé­chis­sant, cette philo­so­phie n’est pas si éloi­gnée de celle du monde modu­laire. Un module Euro­rack n’a géné­ra­le­ment pas voca­tion à rempla­cer un synthé­ti­seur complet. Il remplit une fonc­tion précise et vient s’in­té­grer dans un ensemble plus large. L’uti­li­sa­teur construit progres­si­ve­ment son propre envi­ron­ne­ment en choi­sis­sant des éléments qui corres­pondent à sa façon de travailler. Les petites machines récentes ne cherchent pas forcé­ment à deve­nir le centre d’un studio, mais à appor­ter une couleur, une méthode ou une approche diffé­rente. Leur inté­rêt ne repose pas unique­ment sur ce qu’elles permettent de faire, mais aussi sur ce qu’elles empêchent de faire. Car une machine qui ne propose qu’une seule manière d’abor­der la créa­tion peut parfois être plus stimu­lante qu’un outil qui offre toutes les possi­bi­li­tés. 

Le plai­sir plutôt que la fiche tech­nique : un discours marke­ting qui change

Kiviak Instruments Wofi et Wofi LEIl suffit de regar­der la manière dont les fabri­cants présentent leurs instru­ments pour consta­ter un chan­ge­ment de voca­bu­laire, les argu­ments ont évolué. Les carac­té­ris­tiques tech­niques restent évidem­ment impor­tantes, mais elles ne sont plus toujours au centre du discours. Les notions de plai­sir, d’ins­pi­ra­tion, d’ex­pé­ri­men­ta­tion ou d’im­mé­dia­teté prennent désor­mais une place impor­tante dans la commu­ni­ca­tion. Les vidéos de présen­ta­tion ne se contentent plus de détailler les fonc­tions dispo­nibles. Elles montrent souvent un musi­cien en train de mani­pu­ler l’ins­tru­ment, de créer un rythme, de modi­fier un son ou de décou­vrir une idée en quelques secondes. La démons­tra­tion tech­nique laisse place à une mise en situa­tion.

Une partie du succès de ces machines mini­ma­listes tient peut-être aussi à leur capa­cité à renouer avec une époque où chaque instru­ment possé­dait une iden­tité plus marquée. Un synthé­ti­seur, une boîte à rythmes ou un sampler n’étaient pas seule­ment défi­nis par leurs fonc­tions, mais aussi par leur inter­face, leur son et leur manière parti­cu­lière d’être utili­sés. Les grandes machines des années 70 et 80 avaient souvent leurs propres contraintes. Bien sûr, les instru­ments actuels ne cherchent évidem­ment pas à repro­duire ces contraintes tech­niques. Les fabri­cants disposent aujour­d’hui de compo­sants peu coûteux et beau­coup plus puis­sants, ce qui permet à certains de reprendre cette idée d’un instru­ment avec une person­na­lité propre. Une machine ne doit pas seule­ment être une inter­face donnant accès à des fonc­tions, elle doit être un objet avec lequel on déve­loppe des habi­tudes. Un instru­ment entre une idée musi­cale et la personne qui cherche à lui donner une forme. Et Il semble évident que cette philo­so­phie reprend du poil de la bête.

Retrou­ver une iden­tité sonore face à l’abon­dance de présets

1010 Music - BlackboxLa multi­pli­ca­tion des instru­ments virtuels et des banques de sons a radi­ca­le­ment changé notre manière de produire de la musique. En quelques clics, on peut accé­der à des milliers de présets, de samples ou d’ef­fets. Si cette abon­dance offre une liberté consi­dé­rable, elle peut aussi rendre plus diffi­cile la construc­tion d’une iden­tité person­nelle. Un instru­ment spécia­lisé possède souvent une couleur, une inter­face et une manière de fonc­tion­ner qui influencent direc­te­ment le résul­tat obtenu. Cette ques­tion se pose parti­cu­liè­re­ment avec les machines orien­tées sampling ou synthèse expé­ri­men­tale. Leur inté­rêt ne vient pas unique­ment des sons qu’elles contiennent à l’ori­gine, mais de la façon dont elles poussent à inter­agir avec la matière sonore. Le fait de travailler avec un envi­ron­ne­ment défini peut conduire à des résul­tats moins prévi­sibles qu’en parcou­rant une biblio­thèque de présets.

Cela ne signi­fie pas que les instru­ments virtuels ou les STAN unifor­misent néces­sai­re­ment la musique. Ils offrent au contraire des possi­bi­li­tés immenses. Mais dans un envi­ron­ne­ment où les possi­bi­li­tés sont deve­nues quasi infi­nies, certain·e·s musi­cien·­ne·s recherchent aussi des outils qui apportent une direc­tion.

Le plai­sir de jouer, loin de la logique de projet des STAN

Sonicware CyDrumsAujour­d’hui, les outils de produc­tion musi­cale sont avant tout pensés pour accom­pa­gner la réali­sa­tion d’un morceau. Enre­gis­tre­ment multi­piste, édition précise, auto­ma­ti­sa­tions, mixage ou correc­tions succes­sives font partie des fonc­tions centrales des STAN actuelles. Elles permettent de contrô­ler chaque étape du proces­sus et d’al­ler très loin dans la fini­tion d’une créa­tion. Mais cela a aussi changé la manière d’abor­der la musique. L’or­di­na­teur place souvent la créa­tion dans une logique de projet, avec un début, un déve­lop­pe­ment et un objec­tif à atteindre. Les déve­lop­peurs ont pour­tant inté­gré des fonc­tions permet­tant d’ex­plo­rer rapi­de­ment une idée, comme les lanceurs de clips popu­la­ri­sés par Able­ton Live ou le Scratch­Pad (Bloc-notes) de Fender Studio Pro. Mais malgré cela, l’en­vi­ron­ne­ment de travail rappelle rapi­de­ment les contraintes liées à la produc­tion. Du coup, il appa­rait clair que certaines machines récentes répondent à une autre envie. Elles ne sont pas forcé­ment utili­sées pour construire un morceau complet, mais pour retrou­ver un rapport plus immé­diat avec le son. On les allume, on cherche des idées et on impro­vise sans néces­sai­re­ment penser au résul­tat final. Ces petites machines rappellent ainsi qu’un instru­ment n’est pas unique­ment un outil destiné à produire un morceau terminé. Il peut aussi être un moyen de passer du temps avec le son, de retrou­ver une pratique plus spon­ta­née et de renouer avec une dimen­sion plus intui­tive de la créa­tion musi­cale.

Conclu­sion : quand les limites deviennent une qualité

À première vue, le succès de ces petites machines peut sembler para­doxal. Elles sont souvent moins puis­santes, moins poly­va­lentes et plus limi­tées que les outils dont disposent déjà la plupart des musi­cien·­ne·s. Pour­tant, elles rencontrent un public de plus en plus large. Cela ne signi­fie pas le rejet des STAN, des instru­ments virtuels ou d’ins­tru­ments hard­ware plus poly­va­lents. Au contraire, c’est peut-être parce que ces outils sont deve­nus extrê­me­ment perfor­mants que d’autres formes d’ins­tru­ments trouvent aujour­d’hui leur place. Les deux approches ne s’op­posent pas, elles répondent à des attentes diffé­rentes et se complètent. Il est d’ailleurs inté­res­sant de consta­ter que les fabri­cants les plus inno­vants ne cherchent plus systé­ma­tique­ment à ajou­ter des fonc­tions. Certains consacrent désor­mais autant d’éner­gie à conce­voir une inter­face, un geste, une manière de jouer ou une iden­tité qu’à déve­lop­per de nouvelles possi­bi­li­tés tech­niques. La valeur d’un instru­ment ne se mesure plus unique­ment à ce qu’il est capable de faire, mais aussi à la façon dont il donne envie de créer.

Personne ne sait si cette tendance s’ins­crira dura­ble­ment dans le paysage ou si elle lais­sera place à une nouvelle course aux fonc­tion­na­li­tés. Une chose est en revanche déjà percep­tible, les limites ne sont plus forcé­ment consi­dé­rées comme des défauts. Lorsqu’elles sont le fruit d’un véri­table choix de concep­tion, elles peuvent au contraire deve­nir l’une des prin­ci­pales quali­tés d’un instru­ment.

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