À la fin des années 60, deux groupes cherchent leur voix, et pas n’importe lesquels. Les recruteurs s’appellent Jimmy Page et Ritchie Blackmore. Leur premier choix s’appelle Terry Reid. Et Terry Reid va dire non.
Il est parti l’an dernier, et cela n’a fait qu’un peu de bruit auprès des aficionados bien renseignés. S’il n’a jamais eu son étoile au Hall of Fame de Cleveland, Terry Reid possédait pourtant tout ce que les plus grands pouvaient lui envier. Aujourd’hui encore, son nom circule comme celui d’une presque légende. Voici l’histoire d’un homme qui aurait pu écrire l’histoire du rock des années 70 à l’encre rouge, et qui a évité cette chance par conviction, par deux fois.
Le prodige que la scène londonienne s’arrache
Quand Terry Reid émerge au milieu des années 60, il n’est pas la coqueluche du rock anglais, mais c’est déjà un phénomène. Il incarne, avec les Mick Jagger et autres Steve Winwood, cette génération de chanteurs britanniques qui font muter le blues en rock électrique plus musclé. Sa réputation, Reid la forge d’abord là où tout se joue alors : sur scène. Il tourne très tôt sur des affiches majeures et se retrouve propulsé au cœur du circuit rock britannique. Il ouvre pour les Rolling Stones et partage l’affiche avec Cream, Fleetwood Mac ou Jethro Tull. Un palmarès de premières parties qui fait déjà de l’effet.
Progressivement, Terry Reid s’impose comme un frontman évident : voix puissante, grain soul, et une présence scénique brute. Pour beaucoup, il incarne déjà la voix que le hard rock naissant est en train de chercher. En 1968, justement, le paysage se durcit. Les groupes alourdissent leur son et veulent des chanteurs capables de rivaliser avec les amplis. Deep Purple, en pleine mutation vers un hard plus agressif, identifie Terry Reid comme candidat sérieux pour porter cette nouvelle direction, avec une voix bluesy mais puissante, capable de monter haut sans perdre la rugosité. Il aurait pu devenir l’une des premières grandes voix hard des années 70. Mais la piste ne se concrétise pas et Reid poursuit sa route en solo. À ce moment-là, rien ne ressemble à une occasion manquée. Sa carrière démarre fort, les tournées s’enchaînent, et l’avenir semble largement ouvert.
Le train du succès passe, et repasse…
L’épisode qui fait entrer Terry Reid dans la mythologie rock se joue quelques mois plus tard, à l’été 1968. Jimmy Page monte un nouveau groupe après la fin des Yardbirds. Il lui faut un chanteur. Et pour lui, Terry Reid est le choix évident. Seulement, le rôle est bien précis : il cherche un chanteur pur, pas un rival à six cordes. Mais Reid ne veut pas renoncer à la guitare sur scène. De plus, sa carrière solo est déjà lancée « à pleine vitesse ». Il est engagé dans des tournées américaines et lié par contrat. Abandonner sa trajectoire pour rejoindre un groupe encore hypothétique n’a rien d’évident.
Au passage, ce refus éclaire assez bien l’esthétique de la musique de Terry Reid, quand on connaît l’importance de son jeu de guitare dans ses albums. Reid appartient à la tradition des guitaristes-chanteurs blues britanniques, mais avec une articulation très américaine du jeu : phrasé souple, sens du groove hérité du rhythm & blues, un usage fréquent du slide et des dynamiques sensibles et légèrement chorusées plutôt que de la saturation continue. Là où le hard naissant tend vers la densité permanente, lui travaille la respiration et l’espace.
Mais revenons à nos New Yardbirds. Le détail qui change l’histoire arrive alors : Reid suggère à Page un jeune chanteur qu’il a vu sur scène et qu’il juge exceptionnel : Robert Plant. Page auditionne Plant. Le groupe prend forme. Il s’appellera bientôt Led Zeppelin. Reid poursuit la route qu’il a déjà engagée. Dès 1969, il passe de longs mois en tournée aux États-Unis, au contact d’une scène où le rock reste profondément lié à la soul et au folk. Cette bascule transatlantique s’entend vite dans ses disques : là où Led Zeppelin ou Deep Purple épaississent les guitares, Reid élargit le spectre, cuivres, pianos, chœurs, textures acoustiques, jusqu’à River (1973), enregistré en Californie avec des musiciens américains. Le paradoxe s’installe : il évolue dans le même monde que Page ou Plant, mêmes tournées, mêmes scènes, mais sans visibilité planétaire. Comme s’il avançait dans une version parallèle de la même histoire du rock, à quelques mètres des mythes.
Le son Reid : des guitares de caractère et un jeu qui respire
Si Terry Reid a refusé d’être “la voix de”, il n’a jamais renoncé à être musicien à part entière. Et cela s’entend autant dans ses disques que dans le choix de son matériel. Chez lui, les guitares sont légion.
L’histoire commence presque comme un cliché sixties. Adolescent, il tombe sur une annonce dans le journal Exchange & Mart : une Gretsch 6119 Chet Atkins Tennessean rouge cerise avec un Vox AC30. Il monte à Londres avec son père, sous la pluie, conclut l’affaire… et ne quittera plus vraiment cette esthétique sonore. La Tennessean, demi-caisse au twang souple et au médium boisé, deviendra l’un de ses instruments fétiches. Reid dira plus tard l’avoir toujours chez lui. Ce n’est pas anodin : cette Gretsch, c’est déjà l’idée d’un rock qui garde un pied dans le rockabilly et le rhythm & blues.
Sur scène, on le voit aussi manier une Fender Telecaster, notamment lors du tout premier festival de Glastonbury Festival en 1970. La Tele, avec son attaque franche et sa précision presque chirurgicale, correspond parfaitement à son jeu : un phrasé clair, articulé, où chaque note compte. Reid n’est pas un guitar hero démonstratif ; il travaille les dynamiques, les respirations, les slides. Là où d’autres épaississent, lui aère. De plus, Reid possédait aussi une Stratocaster équipée de micros custom Seymour Duncan inspirés de ceux de Jimi Hendrix, clin d’œil à une autre figure de guitariste-chanteur qui a redéfini la place de la guitare dans le rock. C’est cette gratte qu’il jouera d’ailleurs à l’Olympia en 1972 !
Côté acoustiques, la présence d’une Martin D-45 (1972) ou d’une Gibson J-200 Custom éclaire un autre versant de son identité. Reid n’est pas seulement un chanteur de puissance ; il est aussi un songwriter nourri de folk et de soul américaine. Ces grandes acoustiques, riches en harmoniques et en projection, correspondent à l’évolution de ses albums du début des années 70, notamment River (1973), enregistré en Californie, où les textures deviennent plus amples, plus orchestrées, parfois cuivrées.
En studio, cette approche se traduit par une écriture très organique. Ses productions de la fin des années 60 et du début des années 70 privilégient souvent des prises live, une section rythmique respirante, des arrangements qui laissent de l’espace à la voix comme à la guitare. Plutôt que d’empiler les pistes, Reid semble chercher l’équilibre : une guitare électrique qui dialogue avec un piano, une acoustique qui soutient un refrain soul, un slide discret qui vient colorer un couplet. Là encore, son travail s’inscrit davantage dans la tradition américaine du songwriting que dans la démonstration hard rock britannique.
Plus qu’un artiste “périphérique” : ces artistes qui ont façonné le rock sans devenir des icônes
Il y a dans l’histoire du rock une catégorie à part : celle des artistes centraux dans les cercles musicaux, mais périphériques dans la mémoire grand public. Terry Reid appartient à cette zone grise, fertile et fascinante. Son influence ne se mesure pas à un nombre de disques vendus ni à une place au panthéon de Cleveland, mais à la qualité des trajectoires qu’il a croisées.
Au fond, Terry Reid fait partie de cette constellation d’artistes que les musiciens admirent, que les producteurs respectent, que les guitaristes écoutent attentivement. Une zone comparable à celle qu’occupent, chacun à leur manière, Nick Drake ou Judee Sill : une reconnaissance immense chez les pairs a posteriori, une aura critique solide, mais cette absence de ce titre « hit » pour figer le nom dans la culture populaire.
Dans les années 70, la narration dominante du rock s’organise autour de quelques architectures gigantesques, Led Zeppelin, Pink Floyd, The Rolling Stones. Pourtant, autour de ces cathédrales sonores existe un tissu d’artistes qui nourrissent le mouvement, expérimentent, tournent sans relâche, influencent en coulisses. Terry Reid est l’un des nœuds de ce réseau. Il circule sur les mêmes scènes, fréquente les mêmes studios, partage les mêmes affiches, mais suit une ligne plus oblique, moins spectaculaire.
En refusant deux groupes mythiques, il n’a pas seulement dit non à la gloire. Il a incarné une alternative crédible à leur trajectoire. Une autre manière d’être chanteur à la fin des années 60 : musicien complet, attaché à son indépendance, préférant la cohérence artistique à la promesse d’un empire.


