Pourquoi reconnaît-on parfois instantanément un disque des années 60, 70 ou 80 ? Instruments, musicien·nes, prise de son, arrangements, mixage et mastering : au delà du matos, le son d’une époque est le résultat d’une multitude de choix.
Un vieux disque se reconnaît souvent en quelques secondes. La batterie, les voix, les guitares et même l’équilibre général du mix possèdent une couleur que l’on associe spontanément aux productions d’une époque. Il n’est pourtant pas toujours facile de déterminer précisément ce qui produit cette impression. On attribue souvent cette différence à l’enregistrement analogique, aux bandes magnétiques ou aux consoles, en gros, au matos. Bien sûr, le matériel a son importance, mais il ne suffit pas à expliquer les différences que l’on entend entre un disque ancien et une production contemporaine. Car la technologie n’est qu’une partie de l’équation. La manière dont les musicien·nes travaillaient, les arrangements, le placement des microphones, les caractéristiques acoustiques des studios, le montage, le mixage et, finalement, le mastering ont eux aussi évolué. Et bien sûr, les contraintes de l’époque influençaient, elles aussi, la façon de concevoir un morceau. Le plus intéressant est donc de remonter toute la chaîne de production. Pas pour déterminer si les disques d’hier étaient meilleurs que ceux d’aujourd’hui, cela n’aurait aucun sens, mais pour comprendre pourquoi ils ont une identité sonore différente et pourquoi ils continuent de nous séduire.
Avant les micros, il y avait les musicien·nes

Quand les micros s’écoutaient les uns les autres : la repisse

Évidemment, la repisse n’était pas particulièrement recherchée. Les ingés son utilisaient aussi des cloisons, des distances entre les sources et différents placements de microphones pour la contrôler. Mais il fallait composer avec elle, et une fois la prise enregistrée, on ne pouvait pas simplement ouvrir une piste et supprimer proprement tout ce qui ne nous intéressait pas. C’est une différence fondamentale avec une grande partie des productions actuelles. Aujourd’hui, l’isolation permet de modifier presque chaque élément indépendamment. Hier, le son pouvait être beaucoup plus interdépendant. Et cette interdépendance est l’une des raisons pour lesquelles certaines productions anciennes réagissent différemment lorsqu’on les écoute ou qu’on essaie d’en reproduire le son. Mais la repisse n’est qu’une partie du problème. Pour comprendre cette différence, il faut aussi regarder comment les microphones étaient utilisés et en particulier leur placement.
Le placement des microphones

Certaines prises anciennes reposaient au contraire sur quelques microphones soigneusement placés. Le résultat dépendait alors beaucoup plus de leur position et de la relation entre le kit et la pièce. Déplacer un micro de quelques dizaines de centimètres pouvait modifier sensiblement l’équilibre entre l’instrument et son environnement. Même chose pour les amplis de guitare. Un microphone placé au centre du haut-parleur ne donne pas le même résultat que s’il est décalé vers le bord du cône. Ajoutez de la distance et vous faites entrer davantage la pièce dans l’enregistrement. Ce sont des choix assez simples, mais ils déterminent directement le son que l’on retrouvera sur la bande. Pour les voix, les techniques ont également beaucoup varié. Le choix du microphone, sa distance avec le ou la chanteur·euse, l’acoustique du lieu ou encore l’utilisation d’une chambre d’écho pouvaient contribuer à cette couleur que nous associons aujourd’hui à certaines productions.
Et une fois que ces sons étaient enregistrés, il restait encore à les assembler. C’est là que les limites du nombre de pistes, le montage sur bande et les différentes générations d’enregistrement allaient commencer à peser sur le résultat.
Quand on ne pouvait pas tout refaire : montage à la lame et générations de bande

Pour libérer des pistes ou réunir plusieurs éléments, on pouvait reporter plusieurs signaux sur une nouvelle piste. À chaque copie, le signal pouvait perdre un peu de précision et gagner certaines caractéristiques liées au support magnétique. Ce n’était pas forcément recherché, mais cela faisait partie du processus.
Et puis il y avait cette notion, étrange aujourd’hui, de définitif. Une fois une piste montée, reportée ou effacée, on ne pouvait simplement pas rouvrir la session originale pour récupérer l’ancien état. Il fallait vivre avec ses choix. Aujourd’hui, nous avons gagné une liberté énorme, mais cette liberté change aussi notre rapport aux décisions. Les anciens enregistrements portent parfois les conséquences très concrètes de leur fabrication.
Et ces décisions ne s’arrêtaient pas au montage. Il fallait ensuite transformer toutes ces pistes en un mix, avec là encore des outils et des méthodes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec ceux dont nous disposons aujourd’hui.
Un mixage imparfait ?

Évidemment, les ingés son étaient parfaitement capables d’être précis·es. Mais ils et elles devaient écouter autrement. Au lieu de pouvoir isoler constamment chaque piste pour chercher le moindre défaut, il fallait surtout juger ce que produisait l’ensemble. Les effets étaient eux aussi utilisés différemment. Une réverbération, un délai ou une compression n’étaient pas forcément ajoutés pour rendre une piste plus impressionnante lorsqu’on l’écoute seule. Ils participaient à la construction de l’espace et de l’équilibre général. Et comme les possibilités étaient moins nombreuses, certains choix devenaient beaucoup plus structurants. Il y avait également la console en elle-même. Faire passer les signaux dans ses circuits, additionner les pistes, utiliser ses égaliseurs ou ses auxiliaires faisait partie du processus. Selon les équipements et la manière de les utiliser, cela pouvait contribuer à la couleur du mix. Mais méfions-nous de l’idée qui pourrait en découler, celle selon laquelle il suffirait de reprendre une vieille console, quelques compresseurs et une bande magnétique pour retrouver automatiquement le son d’un disque des années 70. Le matériel peut apporter certaines caractéristiques, mais il ne reproduit pas les décisions qui ont été prises avec.
Et il reste une dernière étape, parfois oubliée lorsque l’on parle du « son » d’un disque : le mastering. Car entre le mixage terminé et le disque que nous avons finalement dans les mains, il y avait encore un travail susceptible de modifier sensiblement ce que nous entendons.
Le disque que l’on écoute n’est pas le mix

Puis les pratiques de mastering ont continué à évoluer. À partir des années 90, la recherche du niveau sonore est devenue de plus en plus importante dans de nombreuses productions. Compression et limitation ont progressivement permis de pousser davantage le niveau moyen des morceaux, jusqu’à participer à ce que l’on a appelé la « loudness war ». Il serait toutefois trop simple d’opposer de vieux disques naturellement dynamiques à des productions modernes systématiquement écrasées par la compression. Les pratiques ont beaucoup varié selon les époques, les genres, les ingés son et les productions. Ce qui compte ici, c’est que le son que l’on associe à un disque ne dépend pas uniquement de ce qui est sorti de la console. Entre l’enregistrement, le mixage et ce que l’on finit par écouter, il y a eu d’autres choix, d’autres contraintes et parfois un autre support.
Le vintage n’est pas un préset
Au terme de cet article, une chose paraît assez claire : il n’existe pas un élément unique responsable du son des productions des années 60, 70 ou 80. Ce que l’on entend est le résultat d’une manière de travailler, avec ses outils, ses contraintes et ses habitudes. Les musicien·nes jouaient différemment ensemble, les arrangements étaient pensés autrement, les microphones étaient placés avec une autre approche, la repisse faisait partie des prises, le nombre de pistes imposait certains choix et le mixage devait composer avec des outils moins souples qu’aujourd’hui. Même le mastering et le support pouvaient encore modifier le résultat final.
Cela ne signifie évidemment pas que les anciennes méthodes étaient meilleures. Les possibilités actuelles permettent une précision et une liberté qui auraient probablement fait rêver les ingés sons et les producteur·ices de l’époque. Des choses dont rêvaient sans doute les musicien·nes et les producteur·ices de l’époque sont aujourd’hui devenues banales. Mais cette liberté a aussi changé la manière de fabriquer la musique. Quand presque tout peut être corrigé, déplacé, remplacé ou retraité après l’enregistrement, certaines décisions peuvent être repoussées beaucoup plus tard. À l’inverse, les contraintes techniques d’autrefois obligeaient souvent à prendre des décisions plus tôt dans le processus. C’est probablement là que se trouve une partie de ce que l’on appelle aujourd’hui le « son vintage ». Pas dans une prétendue magie de l’analogique, ni dans un matériel particulier, mais dans l’ensemble des décisions qui ont conduit à ces enregistrements.
Et c’est aussi pourquoi reproduire ce son aujourd’hui ne consiste pas nécessairement à empiler les émulations de matériel ancien. On peut retrouver certaines caractéristiques avec des microphones, du matériel analogique ou des plugins, mais reproduire les outils ne revient pas forcément à reproduire la manière de travailler. Le vintage n’est donc pas un préset. C’est une façon de faire, née d’une époque, de ses possibilités et de ses contraintes. Et si les outils ont radicalement changé, certaines de ces méthodes peuvent encore être intéressantes à expérimenter aujourd’hui.




