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Quel est le secret des batteries de Kevin Parker et Tame Impala ? Le secret des batteries de Tame Impala

Kevin Parker ne joue pas seulement de la batterie : il la sculpte, la détruit et en fait le moteur d’un son Tame Impala immédiatement identifiable.

Quel est le secret des batteries de Kevin Parker et Tame Impala ? : Le secret des batteries de Tame Impala

Satu­rées, compres­sées, parfois à la limite de la rupture, les batte­ries façon­nées par Kevin Parker sont deve­nues une signa­ture sonore à part entière. Derrière ce grain si parti­cu­lier, ni recette miracle ni maté­riel inac­ces­sible : plutôt une obses­sion, une méthode instinc­tive et une manière très person­nelle de trans­for­mer un simple kit en arme sonore textu­rée. Décryp­tage d’un son qui, à certains égards, a redé­fini la place des drums dans la produc­tion moderne.

Pourquoi la batte­rie est au cœur du proces­sus créa­tif de Kevin Parker

Chez Tame Impala, tout commence par la batte­rie. Litté­ra­le­ment. Là où beau­coup de produc­teurs construisent leurs morceaux autour d’une mélo­die ou d’une progres­sion d’ac­cords, Kevin Parker fait l’in­verse : il attend d’avoir un son de drums qui lui convient pour avan­cer. Il l’a répété à plusieurs reprises : il peut passer jusqu’à 90 % de son temps sur une batte­rie. Non pas seule­ment pour écrire un pattern, mais pour trou­ver le bon son. Celui qui va déclen­cher le reste. Sans ça, il n’avance pas. Inter­viewé en 2020 pour la sortie de The Slow Rush, il avance même qu’une mauvaise batte­rie est “la chose la moins inspi­rante possible”.

Ce rapport presque obses­sion­nel s’ex­plique aussi par son parcours. Avant d’être chan­teur ou produc­teur, Parker est batteur. Il s’y inté­resse dès l’âge de 11 ans, bien avant d’écrire ses premiers morceaux. Il a appris cet instru­ment très jeune, puis enre­gis­tré ses propres rythmes dans des expé­ri­men­ta­tions lo‑fi avant d’ajou­ter guitare, basse et synthé à ses compo­si­tions. Dans ses premières années de musique, il a aussi joué comme batteur au sein du groupe Pond avant de mener seul en studio le projet Tame Impala, qu’il compose, joue et produit de A à Z.

En bref, cette centra­lité de la batte­rie change tout. Sur Lone­rism ou Inners­pea­ker, les drums ne sont pas seule­ment présentes, elles dictent l’es­pace, la dyna­mique, et souvent même la couleur émotion­nelle du titre. Ce qui explique aussi pourquoi elles sonnent…  diffé­rem­ment.

Compres­sion, satu­ra­tion et bus proces­sing : les bases du son de batte­rie de Tame Impala

S’il fallait résu­mer le son de batte­rie de Tame Impala en un mot, ce serait sans doute : écrasé. Mais un écra­se­ment volon­taire, pensé, presque sculpté. Pour faire très simple, la base du son Parker, c’est une combi­nai­son très pous­sée de compres­sion extrême, satu­ra­tion et un bus proces­sing massif. 

Contrai­re­ment aux stan­dards modernes qui cherchent à préser­ver la dyna­mique, lui fait exac­te­ment l’in­verse. Il compresse jusqu’à ce que les tran­si­toires se fondent dans le reste, jusqu’à ce que chaque élément du kit semble collé aux autres. La caisse claire ne passe plus au-dessus du mix : elle est dedans, forte avec tout le reste. Niveau matos, des compres­seurs comme le DBX 165A, ou leurs équi­va­lents (1176, Fair­child, MC77), sont régu­liè­re­ment asso­ciés à son work­flow. Mais là encore, le maté­riel n’est qu’un moyen. L’es­sen­tiel, c’est le geste : pous­ser le signal jusqu’à ce qu’il commence à montrer des signes de crade. Ici, cette recherche du point de rupture est centrale. Parker parle lui-même de sons “fuzzed out” ou “destroyed”. Il aime les batte­ries qui semblent satu­rer, respi­rer diffi­ci­le­ment, comme si elles étaient trop fortes pour le système qui les diffuse.

Bien entendu, en ce sens, Kevin Parker rend à César ce qui est à César. Et son César à lui, c’est Dave Frid­mann des Flaming Lips, qui a mixé son album Inners­pea­ker marqué par cette logique de trans­for­mer la batte­rie en masse sonore dense, presque psyché­dé­lique. Mais contrai­re­ment à une idée reçue, ce son ne vient pas unique­ment du mix. Il commence dès la prise.

Prise de son mini­ma­liste et approche intui­tive dans l’en­re­gis­tre­ment des batte­ries

Ce qui frappe quand on s’in­té­resse à la manière dont Kevin Parker enre­gistre les batte­ries de Tame Impala, c’est le contraste entre le résul­tat très singu­lier et les moyens employés pour l’ob­te­nir. Plutôt que de multi­plier les micros ou d’ac­cu­mu­ler du maté­riel haut de gamme, Parker privi­lé­gie une confi­gu­ra­tion simple, presque instinc­tive, héri­tée de ses premières années de home studio et de ses expé­riences de produc­tion auto­di­dacte.

Sur Lone­rism et les premiers albums, l’es­sen­tiel de la capta­tion des batte­ries repose sur trois micros prin­ci­paux. Un Rode K2 est utilisé comme micro mono overhead, placé au‑des­sus du kit pour captu­rer une image globale du jeu. Parker lui-même recon­naît qu’il ne s’agit pas forcé­ment d’un micro destiné à cet usage, mais qu’il appré­cie le carac­tère distinc­tif qu’il apporte au son. Pour les sources proches, il recourt à des SM57 tant sur la caisse claire que sur la grosse caisse. Ce choix, jugé peu ortho­doxe par des ingé­nieurs habi­tués à des micros spécia­li­sés, lui permet d’ob­te­nir un son de kick plus centré et “bop bop”, moins clique­tant que ce qu’offrent certains micros dédiés, ce qui s’ac­corde avec son esthé­tique sonore. Cette confi­gu­ra­tion peut sembler rudi­men­taire, mais elle joue un rôle majeur dans le carac­tère final des batte­ries. En utili­sant des micros poly­va­lents plutôt que des solu­tions ultra spéci­fiques, Parker accen­tue certaines plages de fréquence, notam­ment les médiums qui inter­agissent ensuite de manière parti­cu­lière avec la compres­sion impor­tante qu’il applique en post enre­gis­tre­ment, contri­buant à la densité et à l’im­pact du son.

Le place­ment des micros reste volon­tai­re­ment intui­tif et non scolas­tique. Parker lui‑­même dit ne pas suivre de sché­mas stricts : “if it sounds good, it’s good”, une philo­so­phie qui reflète sa pratique empi­rique du son plutôt que des règles tech­niques acadé­miques. Cette liberté se retrouve aussi dans les choix liés au kit lui‑­même. Sur ses premiers disques il utilise un kit vintage de la marque Ludwig, datant des années 60, avec une grosse caisse de 20 ", un tom de 13 " et un floor tom de 16 ". L’ac­cor­dage est géné­ra­le­ment bas, les peaux épaisses, et une atten­tion parti­cu­lière est portée à la façon de contrô­ler la réso­nance natu­relle des fûts avant même de penser au mixage. Ce type d’ac­cor­dage et de trai­te­ment du kit donne une assise sonore plus “compacte”, prête à être trans­for­mée et écra­sée par les trai­te­ments ulté­rieurs, en toute logique.

Une batte­rie hybride : une histoire de bon et de mauvais batteur

Une fois les fûts enre­gis­trés, la batte­rie devient une matière sonore à mode­ler, sculp­ter. Elle est souvent trans­for­mée bien au-delà de sa capture initiale. Cette démarche est parti­cu­liè­re­ment visible à partir de Currents, l’al­bum qu’il a entiè­re­ment écrit, joué, produit et mixé seul dans son studio de Fremantle, en Austra­lie. Sur cet album notam­ment, Parker asso­cie les prises acous­tiques à un écosys­tème numé­rique influencé par Able­ton Live. Si Parker n’a jamais livré une grille exhaus­tive de son work­flow dans des inter­views, diverses recons­ti­tu­tions du son de Currents montrent qu’il n’hé­site pas à mêler les éléments captés à des samples, des séquences élec­tro­niques et des patterns issus de boîtes à rythmes, créant ainsi des textures qui flirtent avec l’acous­tique autant qu’avec l’élec­tro­nique.

Ce travail de laye­ring permet de renfor­cer certains éléments de la batte­rie. Par exemple, une partie de kick issue du kit peut être doublée ou enri­chie par un son de machine pour lui donner à la fois plus de punch et une couleur moins orga­nique, ou un échan­tillon de snare glissé sous la prise live peut épais­sir l’im­pact sans trahir la dyna­mique humaine. Ces tech­niques de super­po­si­tion ne sont pas simple­ment stylis­tiques : elles sont deve­nues un moyen de faire coexis­ter la spon­ta­néité d’une perfor­mance réelle avec la préci­sion d’une produc­tion moderne, et elles reflètent l’évo­lu­tion de Parker vers une hybri­da­tion du son.

Le résul­tat est une batte­rie qui sonne live et construite à la fois. On retrouve dans l’éner­gie et les nuances du jeu les traces de la perfor­mance humaine, mais à côté d’elles se déploient des éléments trai­tés, édités et juxta­po­sés de manière à élar­gir la palette sonore. Ce contraste entre l’or­ga­nique et le façonné explique en partie pourquoi le son de Tame Impala est si distinc­tif et diffi­cile à repro­duire à l’iden­tique : il ne s’agit pas simple­ment d’un kit ou d’un plugin, mais d’un ensemble de déci­sions de produc­tion prises au fil de longues sessions d’ex­pé­ri­men­ta­tion.

Chez Kevin Parker, la batte­rie n’est jamais un simple instru­ment. C’est cette alchi­mie entre obses­sion, expé­ri­men­ta­tion et instinct qui confère à Tame Impala sa signa­ture recon­nais­sable entre toutes. Derrière chaque kick, chaque snare, se cache une démarche patiente, presque obses­sion­nelle, où la tech­nique ne sert que l’émo­tion et le groove.

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