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Le home-studio est-il devenu trop compliqué ? Sommes-nous allés trop loin dans la course aux outils ?

Rédigé par un humain

Faire de la musique chez soi est devenu la norme. Mais entre l’accumulation de matériel et les multiples possibilités offertes, le home-studio peut aussi donner l’impression d’être devenu une usine à gaz. Et si le problème n’était pas le nombre d’outils, mais notre manière de les utiliser ?

Le home-studio est-il devenu trop compliqué ? : Sommes-nous allés trop loin dans la course aux outils ?

Choi­sir ou jouer : ce que la MAO a changé

Il suffit de regar­der quelques années en arrière pour mesu­rer le chemin parcouru. Aujour­d’hui, un ordi­na­teur portable peut faire office de studio complet. On peut enre­gis­trer une multi­tude de pistes audio, jouer avec des tas d’ins­tru­ments virtuels, trai­ter chaque son avec des effets de grande qualité, mixer et même maste­ri­ser sans avoir besoin d’autre chose qu’une inter­face audio et quelques péri­phé­riques. Même du maté­riel très haut de gamme, celui qui a fait rêver des géné­ra­tions de musi­cien·nes et produc­teur·ices, est devenu acces­sible sous forme d’ému­la­tion logi­cielle incroya­ble­ment fidèle. Il y a moins de machines à bran­cher, moins de câbles à gérer et moins de contraintes physiques, donc, logi­que­ment, tout devrait être plus simple. Mais cette simpli­fi­ca­tion maté­rielle s’est accom­pa­gnée d’une multi­pli­ca­tion des possi­bi­li­tés, ce qui a produit l’ef­fet inverse.

Le problème commence souvent au moment où l’on doit choi­sir. Par exemple, pour produire un son de basse synthé­tique, il existe des centaines de synthé­ti­seurs virtuels. Pour le trai­ter, autant d’ef­fets. Pour enre­gis­trer et arran­ger le morceau, plusieurs tech­niques s’offrent à nous. Et même lors­qu’on a choisi ses outils, chacun propose une multi­tude de para­mètres, de modes de fonc­tion­ne­ment et de possi­bi­li­tés de person­na­li­sa­tion. Cette abon­dance peut être une chance. Elle permet de trou­ver presque toujours un outil adapté à un besoin précis. Mais elle trans­forme aussi certaines étapes de la créa­tion en exer­cice de sélec­tion. Avant même de jouer une note ou d’en­re­gis­trer une prise, il faut parfois déci­der avec quoi on va travailler. Si on résume rapi­de­ment, la pratique et l’en­re­gis­tre­ment de la musique ont toujours été divi­sés en deux parties, le choix et le jeu. Là où, aupa­ra­vant, il fallait choi­sir son instru­ment et les notes puis les jouer, la première partie a désor­mais pris une place déme­su­rée.

À cela s’ajoute une autre forme de complexité : la rela­tion entre les outils. Un logi­ciel doit commu­ni­quer avec une inter­face audio, un clavier MIDI avec le logi­ciel, souvent plusieurs machines doivent être synchro­ni­sées, et le signal peut circu­ler entre diffé­rents appa­reils ou appli­ca­tions. Rien de tout cela n’est compli­qué pris sépa­ré­ment. C’est leur accu­mu­la­tion qui peut rendre l’en­semble diffi­cile à appré­hen­der. Le home-studio moderne souffre ainsi d’un para­doxe. Il n’a jamais été aussi facile de réunir tout ce dont on a besoin pour produire un morceau, mais aussi de se retrou­ver avec bien plus que néces­saire.

Et tout ceci mérite que l’on s’y attarde, afin d’es­sayer de comprendre pour­quoi certain·es musi­cien·nes ont aujour­d’hui l’im­pres­sion de passer autant de temps, sinon plus, à gérer leur studio qu’à faire de la musique.

Des contraintes en moins, des choix en plus ?

Home-studio 2Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut reve­nir à l’une des grandes promesses du home-studio : rendre la produc­tion musi­cale acces­sible. Il faut le recon­naitre, l’in­for­ma­tique a large­ment rempli cette mission. Mais elle n’a pas simple­ment remplacé des machines, elle a aussi changé la nature des contraintes.

Prenons l’exemple de l’en­re­gis­tre­ment. Avec un maté­riel limité, le nombre de pistes dispo­nibles impo­sait des choix. Il fallait enre­gis­trer, conser­ver ce qui fonc­tion­nait et passer à la suite. Avec un envi­ron­ne­ment infor­ma­tique, il est beau­coup plus facile de garder plusieurs prises, de dupli­quer une piste, de modi­fier un arran­ge­ment ou de reve­nir en arrière. Cette souplesse est évidem­ment utile, mais elle laisse appa­raitre un problème : il devient tentant de tout conser­ver, ou presque. Et on ne s’en prive pas. Avec les instru­ments et les effets, c’est un peu la même chose. Dans un studio avec du hard­ware, chaque nouvelle machine demande de la place et des bran­che­ments. Dans un ordi­na­teur, un instru­ment supplé­men­taire peut être installé sans modi­fier l’es­pace de travail. On peut donc accu­mu­ler les possi­bi­li­tés beau­coup plus faci­le­ment. Alors, bien sûr, le choix peut être une vraie liberté. Le problème appa­raît lorsque le choix devient une étape obli­ga­toire de chaque session. On s’en rend faci­le­ment compte dès que l’on veut ajou­ter une basse synthé­tique, toujours elle, à un morceau. On peut utili­ser un synthé­ti­seur que l’on connaît déjà, cher­cher un préset qui fonc­tionne et conti­nuer. On peut aussi ouvrir plusieurs instru­ments, parcou­rir diffé­rentes caté­go­ries de sons, compa­rer les résul­tats, se deman­der si l’on n’au­rait pas obtenu quelque chose de mieux avec un autre plug-in, et parfois, après tout ça, reve­nir à notre premier choix. À ce moment-là, la tech­no­lo­gie ne nous empêche pas de faire de la musique. Elle nous donne simple­ment beau­coup trop de choix. Le problème du home-studio moderne n’est pas néces­sai­re­ment qu’il faut davan­tage de connais­sances tech­niques pour l’uti­li­ser. Le problème, c’est qu’il est devenu chro­no­phage, il permet de consa­crer du temps à des déci­sions qui n’exis­taient tout simple­ment pas aupa­ra­vant.

Et cette multi­pli­ca­tion des choix ne concerne pas unique­ment le logi­ciel. Dès qu’on commence à ajou­ter du maté­riel externe, les possi­bi­li­tés se multi­plient encore. Claviers, péri­phé­riques, inter­face audio et console qui reçoivent plusieurs sources, synchro­ni­sa­tion et le MIDI au centre de tout ça. Tout cela permet de construire un envi­ron­ne­ment très souple, mais chaque nouvelle possi­bi­lité ajoute aussi une rela­tion à comprendre et à gérer.

On se retrouve alors avec une situa­tion assez étrange : les appa­reils sont deve­nus plus acces­sibles, les logi­ciels sont capables de presque tout faire et les contraintes tech­niques ont dimi­nué, mais le fonc­tion­ne­ment global du studio peut deve­nir plus diffi­cile à suivre. La tech­no­lo­gie a donc bien simpli­fié le home-studio. Simple­ment, elle l’a aussi rendu beau­coup plus ouvert, et un envi­ron­ne­ment ouvert offre forcé­ment davan­tage de direc­tions possibles. Surtout, le problème appa­raît lorsque toutes ces direc­tions commencent à se présen­ter en même temps.

Le syndrome du studio jamais terminé

Home-studio 3À cette évolu­tion s’ajoute le senti­ment que le studio n’est jamais vrai­ment terminé. Le maté­riel évolue, les logi­ciels sont mis à jour, de nouveaux formats appa­raissent et les fabri­cants proposent régu­liè­re­ment de nouvelles façons de travailler. Même lors­qu’un setup fonc­tionne parfai­te­ment, il reste toujours possible de l’amé­lio­rer ou de le modi­fier. Le problème n’est pas forcé­ment d’ache­ter beau­coup. On peut très bien utili­ser pendant des années le même ordi­na­teur, les mêmes instru­ments et les mêmes logi­ciels. C’est plutôt l’idée qu’il existe toujours une prochaine étape.

Une nouvelle inter­face pour­rait appor­ter davan­tage de possi­bi­li­tés, un nouveau contrô­leur pour­rait rendre certaines mani­pu­la­tions plus pratiques, un nouveau plugin pour­rait offrir un son diffé­rent. On peut aussi décou­vrir une nouvelle méthode de travail et se deman­der si elle ne serait pas plus effi­cace que celle que l’on utilise depuis plusieurs années. À force, le studio peut deve­nir un projet en lui-même. On passe du temps à instal­ler, mettre à jour, orga­ni­ser, tester ou compa­rer. Ces acti­vi­tés sont parfai­te­ment légi­times, parfois même amusantes. Mais elles n’ont pas grand-chose à voir avec le fait de termi­ner un morceau.

Il y a aussi une chose à prendre en compte à cette évolu­tion perma­nente : le temps d’adap­ta­tion. Lors­qu’on remplace un outil que l’on connaît par un autre, il faut retrou­ver ses repères. Les boutons ou les menus ne sont plus au même endroit, les réglages fonc­tionnent diffé­rem­ment. Même lorsque le nouvel outil est objec­ti­ve­ment inté­res­sant, il peut donc ralen­tir le travail pendant un certain temps. Cela explique pour­quoi un setup ancien et impar­fait peut parfois être plus agréable à utili­ser qu’une confi­gu­ra­tion constam­ment renou­ve­lée. On sait comment il fonc­tionne. On connaît ses limites et on a déve­loppé des habi­tudes autour de lui. Il y a donc une diffé­rence entre faire évoluer son studio parce qu’un besoin appa­raît et le faire évoluer parce qu’il semble toujours possible de faire mieux. Dans le premier cas, le chan­ge­ment répond à un problème. Dans le second, il risque surtout de deve­nir une acti­vité perma­nente.

Quand le home-studio devient un obstacle

Home studio 1Il existe une autre manière de mesu­rer la complexité d’un home-studio : regar­der ce qui se passe au moment où l’on veut simple­ment commen­cer à travailler. Si allu­mer l’or­di­na­teur, ouvrir son projet et enre­gis­trer une idée prend quelques secondes, le studio dispa­raît presque complè­te­ment derrière la musique. À l’in­verse, si chaque session commence par une série de véri­fi­ca­tions et de réglages, la tech­nique finit par occu­per une place dispro­por­tion­née.

Cela peut arri­ver sans que l’ins­tal­la­tion soit parti­cu­liè­re­ment impo­sante. Un problème de connexion, une entrée audio qui n’est pas sélec­tion­née, un péri­phé­rique MIDI qui n’est pas affecté au bon instru­ment ou un projet qui ne retrouve pas un plugin suffisent parfois à inter­rompre une session. Ces petits inci­dents sont rare­ment graves. Par contre, ils ont un effet non négli­geable sur le proces­sus créa­tif. Une idée musi­cale peut être très courte. Si elle appa­raît et qu’il faut ensuite passer plusieurs minutes à résoudre un problème tech­nique, elle risque simple­ment de dispa­raître. D’ailleurs, un studio peut être consi­déré comme trop compli­qué, alors même que son ou sa proprié­taire sait parfai­te­ment s’en servir. Mais il faut aussi simple­ment se deman­der combien d’étapes sont néces­saires pour obte­nir le résul­tat voulu.

Prenons l’exemple d’un·e musi­cien·ne qui veut enre­gis­trer une guitare. Si son instal­la­tion lui permet de bran­cher l’ins­tru­ment, de lancer un projet et de jouer immé­dia­te­ment, elle remplit correc­te­ment son rôle. S’il doit choi­sir une entrée, véri­fier plusieurs logi­ciels, modi­fier un routage, régler un péri­phé­rique, cher­cher pour­quoi il n’en­tend rien, cher­cher un jack plan­qué dans un coin… le même maté­riel devient beau­coup moins accueillant.

La simpli­cité ne signi­fie donc pas forcé­ment moins de maté­riel. Elle peut simple­ment vouloir dire moins d’étapes. C’est ici que quelques habi­tudes peuvent avoir un vrai inté­rêt. Les connexions que l’on utilise régu­liè­re­ment peuvent rester en place. Les entrées et sorties peuvent être iden­ti­fiées clai­re­ment avec des petits auto­col­lants de couleur. Les réglages qui reviennent souvent peuvent être enre­gis­trés. Le projet de départ peut être préparé avec des templates pour que les opéra­tions les plus courantes ne demandent pas de réflexion. Tout ce qui peut être décidé une fois n’a pas forcé­ment besoin de l’être à nouveau à chaque session. L’ob­jec­tif n’est pas de trans­for­mer le studio en envi­ron­ne­ment auto­ma­tisé. Ici, il s’agit simple­ment de suppri­mer les petites fric­tions qui n’ont rien à voir avec la créa­tion.

En gros, un bon home-studio devrait fina­le­ment deman­der le moins d’at­ten­tion possible au moment où l’on commence une session. Plus on peut oublier son fonc­tion­ne­ment, plus on peut se consa­crer à la musique.

Construire son écosys­tème : partir de ce qu’on fait vrai­ment

Home-studio 5Une fois ce constat posé, il n’est pas forcé­ment néces­saire de faire le grand ménage dans son home-studio. On peut commen­cer par défi­nir un envi­ron­ne­ment de travail qui nous ressemble vrai­ment. Au lieu de partir de tout ce que le studio permet de faire, partir de ce que l’on fait réel­le­ment. Si l’on compose prin­ci­pa­le­ment au clavier, que l’on enre­gistre une guitare de temps en temps et que l’on travaille surtout dans l’or­di­na­teur, il n’est peut-être pas utile de conce­voir son instal­la­tion autour de besoins que l’on n’a jamais ou de pratiques hypo­thé­tiques ou très rares. Cela permet aussi de choi­sir ses outils pour de bonnes raisons. On peut préfé­rer une guitare pour son look, une STAN parce que l’on connaît ses raccour­cis, ou un synthé­ti­seur parce qu’il nous donne envie de jouer. Il faut savoir se faire plai­sir. Il n’est pas néces­saire que chaque choix soit dicté par une compa­rai­son de carac­té­ris­tiques tech­niques. 

C’est même un point sur lequel le home-studio moderne peut parfois nous induire en erreur. Il est telle­ment facile de compa­rer les produits, que l’on finit par cher­cher celui qui possède le plus de fonc­tions ou les meilleures spéci­fi­ca­tions. Mais un outil peut être très complet sans être celui avec lequel on sera le plus effi­cace. À l’in­verse, un setup person­nel peut parfai­te­ment compor­ter des choix qui ne seraient pas consi­dé­rés comme opti­maux sur le papier. Ce qui compte, c’est qu’ils soient cohé­rents avec notre manière de faire de la musique.

On peut aussi accep­ter de lais­ser certaines possi­bi­li­tés inuti­li­sées. Un synthé­ti­seur n’a pas besoin d’être inté­gré à tous les autres appa­reils du studio. Une inter­face audio n’a pas besoin d’ex­ploi­ter toutes ses entrées et sorties. Un logi­ciel n’a pas besoin d’être confi­guré pour répondre à tous les scéna­rios possibles. On ne cherche pas à rendre le studio capable de tout, on cherche à le rendre effi­cace pour quelques usages bien iden­ti­fiés.

Cela ne signi­fie pas qu’il faut renon­cer à l’ex­pé­ri­men­ta­tion. Au contraire, un envi­ron­ne­ment simple est même souvent plus effi­cace dans l’ex­pé­ri­men­ta­tion. On peut aussi sortir de ses habi­tudes lors­qu’une idée le demande, puis reve­nir à son instal­la­tion habi­tuelle sans avoir besoin de tout recons­truire. Bien sûr, le home-studio idéal n’existe pas sous la forme d’une confi­gu­ra­tion univer­selle. Il existe surtout sous la forme d’un envi­ron­ne­ment dans lequel on sait où trou­ver ce dont on a besoin et, surtout, où l’on sait ce que l’on peut igno­rer.

Simpli­fier son home-studio : moins d’étapes, mais pas moins de maté­riel

Le home-studio est-il devenu trop compli­qué ? D’une certaine manière, oui. Non pas parce que les outils seraient deve­nus incom­pré­hen­sibles, mais parce qu’ils permettent aujour­d’hui de faire énor­mé­ment de choses. Cette liberté a fait dispa­raître beau­coup de contraintes, mais elle a aussi créé une multi­tude de choix. Trop de choix.

Pour autant, si un instru­ment, un plugin ou une machine apporte quelque chose à notre manière de faire de la musique, il n’y a aucune raison de s’en priver. La complexité n’est un problème que lors­qu’elle commence à nous ralen­tir ou à détour­ner notre atten­tion. Le plus impor­tant est peut-être de savoir ce dont on a réel­le­ment besoin. Garder quelques outils que l’on connaît bien, prépa­rer les confi­gu­ra­tions que l’on utilise régu­liè­re­ment et accep­ter de ne pas exploi­ter toutes les possi­bi­li­tés dispo­nibles peut déjà chan­ger beau­coup de choses. On peut aussi avoir un studio très complet et travailler au quoti­dien avec une petite partie de ce qu’il contient. Le but, c’est l’ef­fi­ca­cité et le plai­sir. Après tout, le but d’un home-studio n’est pas de démon­trer tout ce que la tech­no­lo­gie permet de faire. Il est de permettre de faire de la musique. 

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