Si le duo québécois « Angine de Poitrine » s’est formé en 2019 à Saguenay au Québec, c’est véritablement au début de l’année 2026 que les choses se sont accélérées pour lui. Khn et Klek de Poitrine se décrivent comme un « Orchestre Mantra-Rock Dada Pythago-Cubiste », tout un programme.
Au-delà de leurs costumes leur ayant permis de jouer plusieurs fois au même endroit sans que les patrons de salle ne le remarquent, ils distillent un Rock expérimental associé à de la musique microtonale pour un résultat très original et décalé. La démarche artistique des frères de Poitrine rejoint celle du mouvement dada se caractérisant par une remise en cause de toutes les conventions et contraintes esthétiques et techniques.
Pour aller un peu plus loin dans l’analyse et la compréhension, nous avons pris contact avec le luthier Raphaël Le Breton installé à Alma au Québec. C’est lui qui a conçu et fabriqué, avec l’aide de Khn, la guitare-basse microtonale devenue en quelques mois une véritable icône.
JB – Raphaël, merci de prendre le temps de répondre aux questions d’Audiofanzine ! Pour celles et ceux qui n’auraient pas encore la chance de te connaître, peux-tu te présenter ?
Raphaël – Merci à toi pour l’invitation ! Je m’appelle Raphaël Le Breton, je suis au luthier ici à Alma au Québec. Je suis guitariste au départ et ai été rapidement séduit par la basse. Après une formation de lutherie de plusieurs années, j’ai travaillé pendant sept ans en magasins de musique où je m’occupais du réglage, de la modification et de l’entretien des instruments. Il y a une bascule au bout de sept ans, quand je me suis rendu compte que le boulot que j’abattais n’était pas reconnu à sa juste valeur. J’ai une cabane et des animaux à nourrir (rires) et ne pouvais plus me permettre de gagner si peu d’argent.
JB – Quelles qualités sont nécessaires pour être luthier ?
Raphaël – Je pense que la passion, la rigueur et l’amour du bois sont trois éléments indispensables pour effectuer ce métier convenablement. Je suis passionné par les instruments de musique en général et ai été très séduit par la basse dès lors que j’ai posé mes doigts sur ma première quatre cordes. La lutherie et la musique sont mes passions et je travaille avec beaucoup de rigueur sur les instruments que je fabrique, c’est obligatoire pour réussir un frettage microtonal sans s’arracher les cheveux (rires).

Raphaël – C’est la guitare-basse que j’ai conçue et réalisée avec et pour Khn de Poitrine. Cet instrument m’a d’ailleurs redonné le goût de la fabrication et de la lutherie. Khn est venu me voir il y a deux ans avec cette commande très particulière en me demandant si j’acceptais le défi. Je n’avais évidemment aucune idée de ce que ça allait donner ni de la célébrité soudaine de cet instrument (rires).
JB – As-tu une ou plusieurs recettes que tu appliques sur chaque instrument ou pars-tu d’une feuille blanche à chaque fois ?
Raphaël – Pas de recette préétablie, tout dépend de l’instrument en question. Pour la guitare d’Angine de Poitrine, le souhait du client était tellement précis que j’ai suivi la commande à la lettre. En plus, il s’agit d’un prototype. Dans mon atelier, tout est fait pour l’entretien et la réparation, mais pas nécessairement pour la fabrication. J’ai la chance de pouvoir profiter de l’infrastructure d’un ami à moi, Jacques Le Bel, disposant d’un atelier complet. C’est dans cet atelier à une heure de route de chez moi que je fabrique tous mes instruments. C’est intéressant parce qu’on échange beaucoup d’idées sur la lutherie avec Jacques, c’est très stimulant. On s’éclaire mutuellement de nos connaissances respectives ! 
JB – Travailles-tu avec des essences de bois locales ?
Raphaël – Je travaille avec des distributeurs qui me fournissent des bois locaux (merisier, cerisier et érable) et des bois exotiques (palissandre, ébène). Je me suis fabriqué une basse fretless d’inspiration Rickenbacker avec un manche en cerisier et un diapason de 35 pouces. C’est un instrument assez lourd, mais je joue avec des filets plats, donc il me fallait plus de tension pour compenser leur côté « lâche ».
JB – J’imagine que tes nombreuses années d’expérience en réglage et entretien t’ont beaucoup appris …
Raphaël – Oui, beaucoup ! C’est pendant ces années que j’ai appris tout ce que je sais sur l’électronique, active ou passive, sur le changement de micros et la réparation en général. On a tous le souvenir de notre première guitare ou basse, très mal réglée, avec une action de quatre centimètres. Je me suis acheté la mienne à treize ou quatorze ans avec l’argent que j’avais gagné en distribuant les journaux et faisant des entretiens de pelouse (rires). Cette guitare a été démontée, remontée et modifiée des dizaines et des dizaines de fois, je me suis réellement fait la main dessus. Je me souviens que je l’attachais sauvagement à l’arrière de ma mobylette pour aller jouer chez des amis ! Cela m’a valu de me faire arrêter plus d’une fois par la police locale, le vrai Bad Boy ! (Rires)
JB – À l’heure actuelle, quel est l’instrument qui t’a demandé le plus de travail et pourquoi ?

JB – Trouver les notes entre les notes ne doit pas être évident au départ
Raphaël – Au début du process, ça a été compliqué, oui. Après avoir discuté avec Khn à ce sujet, il m’a dit qu’il voulait « juste » des quarts de ton. J’ai donc simplement divisé les cases en deux pour obtenir des quarts de ton. Le plus laborieux a été le frettage en lui-même. On multiplie tout par deux ! Le nombre de frettes, leur temps de pose, leur nivelage, etc. Cela demande beaucoup de temps et de concentration pour obtenir un résultat 
JB – C’était un travail collaboratif entre toi et Khn ?
Raphaël – Oui, complètement. Il a commandé du matériel de son côté, j’ai moi-même fait venir quelques pièces également. Khn a fait un bon boulot sur pas mal d’aspects de la guitare, la peinture notamment. Les deux corps, celui de la guitare format Strat et celui de la basse format Precision, sont en tilleul. On les a fait venir directement fabriqués et je me suis occupé de les assembler. J’ai fait une coupe à la bonne place, préparé et poncé les surfaces, et j’ai collé. J’ai eu un souci avec la cavité électronique de la guitare que j’ai dû refaire intégralement. La petite « houpette » entre les deux manches m’a demandé beaucoup de travail également. Il fallait que la forme soit fluide et uniforme tout en restant ergonomique.
JB – Pourquoi votre choix s’est porté sur Strat et Precision ?
Raphaël – Ce sont des instruments à la conception assez simple et qui ont été copiés et recopiés à maintes reprises au fil du temps. Sachant que le frettage allait me demander beaucoup de travail, j’ai souhaité assurer le coup en termes de lutherie en choisissant des composants simples. J’ai été le premier à assembler une Strat et une Precision pour en faire un instrument hybride microtonal (rires) ! Essayer de nouvelles choses et expérimenter, c’est bien. Mais des fois, partir d’un standard est une bonne idée. Pour le prototype, j’ai donc suggéré à Khn de ne pas employer de formes trop alambiquées, comme les Flying V, Firebird ou Explorer. Si on souhaite aller plus loin par la suite, pour un deuxième modèle, par exemple, on pourra expérimenter à ce moment-là, à partir de tout ce qu’on a appris en développant le prototype.

Raphaël – Bien sûr ! La partie guitare était dans un premier temps équipée de trois micros Hot Rails noirs. Ils ont été changés récemment pour deux micros simples en positions manche et centrale et un Double Stack en position chevalet. Un des deux petits switches près du sélecteur « Blade » permet de basculer entre Humbucker et Single Coil pour le micro chevalet, l’autre switch n’est pas actif. Côté basse, rien de fou non plus, il s’agit d’un micro standard avec un switch Série/Parallèle. Khn utilise beaucoup de pédales d’effets et il m’a semblé important de les attaquer avec des micros relativement standards. Il pilote son Pedaboard comme un pilote de Formule Un, c’est très impressionnant. Ça fait très longtemps qu’il travaille sur l’aspect « performance Live » et ça se voit et s’entend. Le duo possède une vision très claire de la musique qu’il souhaite proposer et Khn a apprivoisé son nouvel instrument très rapidement. Il est très impressionnant pour ça.
JB – Qu’est-ce qui t’a demandé le plus de travail ?
Raphaël – C’est l’arrangement microtonal, être certain que la coupe est à la bonne place avant de la faire. J’ai eu beaucoup de sueurs froides (rires). Mais après la fabrication, j’ai eu quelques aspects à
JB – As-tu fabriqué un étui pour le transport de cet instrument hors norme ?
Raphaël – Je n’ai pas construit d’étui, non. Je n’ai pas posé la question à Khn, mais, d’après ce que j’ai compris, il retire les manches qu’il transporte dans des étuis de fusil et les corps sont transportés à part, dans d’autres compartiments. Il doit démonter les manches à chaque fois. Je pense concevoir un nouveau système de fixation en utilisant des inserts métalliques pour ne pas abîmer le bois à chaque démontage/remontage. C’est la solution employée par Ricky Barlow, un luthier américain, et qui me plaît beaucoup.
JB – Une partie de ton activité consiste à concevoir et fabriquer des médiators Custom ; peux-tu nous en dire plus ?

JB – As-tu des guitares et basses de prédilection ?
Raphaël – Rickenbacker pour les basses (rires) ! Je suis moins fan des guitares de la marque, même si leur sonorité est très singulière et intéressante. J’ai goûté au confort des Strat et Super Strat quand j’ai commencé à jouer et n’arrive pas à passer à autre chose. Une de mes préférées est la Dinky de Jackson, j’ai une version japonaise avec tête Reverse que j’aime beaucoup. J’y ai installé des Seymour Duncan Black Winter avec un switch coil-tap pour des sons de micros simples. Les réalisations de la marque Ormsby me parlent particulièrement, ce sont de très beaux instruments. J’aime aussi beaucoup le luthier polonais Skervesen qui fait des finitions sublimes sur des instruments qui le sont tout autant.
JB – Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
Raphaël – Écoute, je ne suis pas certain de retravailler sur un instrument microtonal tout de suite (rires) ! Je poursuis mon activité de luthier en m’inspirant des travaux de ceux que j’admire, toujours en expérimentant et en essayant des choses et d’autres. Mon objectif est avant tout de faire chanter le bois, de faire du bon travail, de respecter mes clients et leurs projets. Ce sont eux qui me font vivre et qui, comme Angine de Poitrine, me commandent des projets incroyables qui repoussent mes propres limites. C’est très stimulant !
JB – Merci Raphaël pour ce bon moment avec toi !
Raphaël – Merci à toi, c’était sympa !
Entretien réalisé le mardi 14 avril 2026.








