Avant les fameuses lignes bleues de l’OB-Xa, il y eut les modules SEM, les premiers claviers polyphoniques et l’OB-X. Retour sur l’aventure Oberheim, une marque dont les synthétiseurs ont marqué l’histoire de la lutherie électronique.
Aux origines d’Oberheim
Avant de devenir l’un des grands noms de la synthèse analogique, Tom Oberheim fait ses premières armes dans le domaine des effets électroniques. En 1970, il commercialise un modulateur en anneau également proposé sous la marque Maestro, sous la référence RM-1. Deux ans plus tard, il conçoit pour la même marque le PS-1 Phase Shifter, un effet inspiré de ses recherches sur les sonorités des cabines Leslie. À la même époque, Tom Oberheim devient également revendeur des synthétiseurs ARP dans la région de Los Angeles. Il découvre ainsi les possibilités de l’ARP 2600, un instrument sur lequel il expérimente différentes modifications. Son expérience dans l’informatique et l’électronique lui sert également à concevoir le DS-2, l’un des premiers séquenceurs numériques, sorti en 1973. Il est suivi du DS-2A, qui porte la capacité de mémorisation à 144 pas.

Les premiers synthétiseurs polyphoniques


L’OB-1, le premier Oberheim à mémoires


L’OB-X, la réponse au Prophet-5

À l’époque, l’OB-X était considéré comme un synthétiseur relativement compact. Difficile de le voir ainsi aujourd’hui, avec son imposant panneau gris et noir encadré de deux flancs en bois. Son clavier compte 61 touches et les différentes sections de synthèse sont organisées de gauche à droite, avec un ensemble de potentiomètres et d’interrupteurs directement accessibles. Cette disposition générale sera conservée sur les générations suivantes, même si l’OB-X ne possède pas encore les fameuses lignes bleues.
L’héritage sonore du SEM


Sur le plan sonore, l’OB-X se distingue par ses nappes amples, ses ensembles de cordes et ses sons de cuivres puissants. Les deux oscillateurs par voix, leur désaccordage et les différences de comportement entre les circuits analogiques contribuent à l’impression de richesse. Le filtre à deux pôles donne aux timbres un caractère assez différent de celui des synthétiseurs équipés de filtres à quatre pôles.
En 1980, Oberheim décline le concept avec l’OB-SX, un modèle plus compact et essentiellement fondé sur des sons préprogrammés. Disponible avec quatre, cinq ou six voix, il possède un clavier plus court et un panneau de commande simplifié. Les premières versions proposent 24 programmes, un nombre qui passera ensuite à 56.
L’OB-Xa, une nouvelle génération

Sous le capot, les transformations sont autrement plus importantes. Oberheim abandonne les circuits discrets hérités du SEM au profit des circuits intégrés développés par Doug Curtis, déjà employés par plusieurs constructeurs de synthétiseurs. Les oscillateurs reposent désormais sur des CEM3340, les filtres sur des CEM3320 et les générateurs d’enveloppe sur des CEM3310. Bien que le son change légèrement, ce changement simplifie la fabrication et la maintenance, tout en améliorant la fiabilité. Comme son prédécesseur, l’OB-Xa est proposé en versions quatre, six ou huit voix, grâce à des cartes électroniques indépendantes. En janvier 1981, les tarifs américains annoncés s’échelonnent de 4 995 dollars pour le modèle quatre voix à 6 195 dollars pour la version huit voix. C’est cette dernière qui rencontre le plus grand succès.
Des filtres et quelques compromis

L’une des principales améliorations concerne le filtrage. Alors que l’OB-X ne proposait qu’un filtre passe-bas à deux pôles, l’OB-Xa offre désormais le choix entre deux pentes, 12 ou 24 dB par octave. Ici, il ne s’agit pas de modifier la pente d’un même circuit, chaque voix comporte deux CEM3320, l’un configuré en filtre à deux pôles, l’autre en filtre à quatre pôles. Dans les deux cas, la résonance ne va pas jusqu’à l’auto-oscillation. Ces nouveaux circuits modifient également la personnalité sonore de l’instrument. Malgré les similitudes entre les deux architectures, un OB-X et un OB-Xa ne sonnent pas exactement de la même manière. Le premier conserve le caractère de ses circuits discrets, alors que le second possède un grain différent, avec des sonorités cuivrées puissantes, des basses épaisses et des nappes amples. Le choix entre les deux relève surtout des goûts.
La section de modulation reste malheureusement assez simple. Le LFO propose des formes d’onde sinusoïdale et carrée, ainsi qu’un Sample & Hold, et peut agir sur la hauteur des oscillateurs, la fréquence du filtre ou la largeur des impulsions. Un autre LFO, associé au levier de modulation situé à gauche du clavier, assure les effets de vibrato. Il n’existe toujours pas de véritable mixeur pour doser librement les sources sonores, les oscillateurs peuvent être activés séparément ou ensemble, avec deux niveaux fixes pour le second VCO, tandis que le générateur de bruit dispose d’un simple interrupteur. Le suivi du clavier par le filtre s’active également sans réglage intermédiaire.
Deux synthétiseurs dans un seul instrument

La mémoire évolue également. Les premiers OB-Xa conservent les 32 emplacements de l’OB-X, mais une version dotée de 120 mémoires apparaît au cours de l’année 1981. Les évolutions ultérieures portent aussi à huit le nombre de configurations Split et Double mémorisables pour chacun de ces modes. Ces améliorations s’accompagnent de modifications du logiciel interne, d’un accord automatique revu et de nouvelles possibilités de portamento. Signalons également que l’OB-Xa conserve les fonctions Unison, Hold et Chord.
L’OB-Xa sur scène et en studio : Prince, Van Halen, Depeche Mode

L’OB-Xa apparaît également dans l’équipement de nombreux artistes de l’époque, parmi lesquels Gary Numan, Rush, Mike Oldfield, Depeche Mode, Daniel Balavoine et New Order. Malgré cette réussite, l’OB-Xa conserve quelques contraintes héritées des synthétiseurs analogiques de sa génération. L’accord des oscillateurs peut demander une certaine attention, même si la fonction Auto-Tune facilite leur stabilisation et les réglages de panoramique des différentes voix sont toujours situés à l’intérieur du boîtier. Le panneau arrière propose des sorties audio mono et stéréo, des connexions pour pédales, une interface cassette pour la sauvegarde des programmes et une interface numérique à destination des périphériques Oberheim. En revanche, l’instrument ne possède pas de MIDI, cette norme n’apparaissant qu’en 1983. Bien sûr, des interfaces seront développées ultérieurement par des fabricants tiers pour permettre son intégration dans des configurations plus modernes.
L’OB-Xa au cœur du système Oberheim
Au début des années 1980, Oberheim ne se limite plus aux synthétiseurs. La société développe également une boîte à rythmes numérique, la DMX, et un séquenceur polyphonique, le DSX, tous deux commercialisés en 1981. La DMX utilise des échantillons sonores numériques stockés dans des mémoires et propose huit voix de percussion indépendantes. Les sons peuvent être accordés individuellement, et leurs niveaux se règlent à l’aide de curseurs. Un séquenceur interne permet de programmer des rythmes et de les organiser en morceaux. New Order en fera bon usage sur Blue Monday.

En réunissant ces trois appareils, Oberheim commercialise un ensemble baptisé The System. N’oublions pas qu’à cette époque, le MIDI n’est pas encore généralisé, une telle intégration constitue un argument commercial non négligeable. Même si le système reste dépendant des instruments compatibles.
En 1982, Oberheim propose une version plus abordable de sa boîte à rythmes DMX. Baptisée DX, elle en reprend les sonorités échantillonnées, mais avec six voix au lieu de huit et 18 sons au lieu de 24. Elle conserve les possibilités de programmation de sa grande sœur, avec 100 séquences et 50 morceaux en mémoire. En 1984, le module d’extension Stretch permet de lui ajouter quatre voix supplémentaires, ainsi qu’une interface MIDI. Entre-temps, Oberheim a également commercialisé le Prommer, un appareil capable d’échantillonner des sons et de les enregistrer sur des EPROM destinées, entre autres, aux DMX et DX.
L’OB-Xa connaîtra plusieurs révisions au cours de sa carrière, avant de céder progressivement sa place à l’OB-8 en 1983. Ce dernier conserve l’essentiel de son architecture sonore, mais introduit de nouvelles fonctions et une programmation plus élaborée, à une époque où les synthétiseurs analogiques doivent désormais rivaliser avec l’arrivée des premiers instruments numériques.
L’OB-8, dernier représentant de la série

L’architecture sonore conserve les principaux composants Curtis employés dans l’OB-Xa, mais Oberheim apporte quelques modifications. Les oscillateurs peuvent désormais combiner les formes d’onde en dent de scie et impulsion, auxquelles s’ajoute une forme triangulaire. Le filtre reste commutable entre 12 et 24 dB par octave, mais un seul CEM3320 assure désormais les deux modes. Ces modifications donnent à l’OB-8 un caractère sonore encore un peu différent, généralement décrit comme plus doux que ses prédécesseurs. L’OB-8 conserve les fonctions Split et Double et ses 120 mémoires de programmes sont complétées par des emplacements réservés aux configurations bitimbrales. Un arpégiateur fait également son apparition, avec plusieurs directions de lecture et la possibilité de transposer les motifs suivant des intervalles programmables. Il peut agir sur l’un ou l’autre des deux sons, ou sur les deux simultanément.

Avec l’OB-8, Oberheim achève la lignée inaugurée par l’OB-X quatre ans plus tôt. Mais les têtes pensantes de la société travaillent déjà sur une nouvelle architecture, destinée à dépasser les limites des synthétiseurs analogiques traditionnels.
L’Xpander, une nouvelle approche de la synthèse

La partie filtre démontre le savoir-faire d’Oberheim dans le domaine des filtres multimodes. Alors que les OB-Xa et OB-8 se limitaient à deux pentes de filtrage passe-bas, celui de l’Xpander propose pas moins de quinze configurations différentes. On retrouve plusieurs variantes de passe-bas, mais aussi des filtres passe-haut, passe-bande, coupe-bande et à déphasage avec différentes combinaisons. Une architecture qui multiplie les possibilités et autorise des sonorités très éloignées des traditionnelles nappes et cuivres Oberheim. Même si l’Xpander en est tout à fait capable.
Toutes ces fonctions sont organisées autour d’un système baptisé Matrix Modulation. Si aujourd’hui le principe qui consiste à choisir librement des sources et des destinations de modulation, puis à définir leur intensité, est banal, à l’époque, c’était une petite révolution. C’est finalement une conception qui renoue avec une idée déjà présente sur les premiers synthétiseurs modulaires, mais ici les connexions s’effectuent électroniquement, sans câbles de patch, et sont enregistrées avec les programmes. En plus, l’Xpander y ajoute la possibilité d’utiliser plusieurs voix indépendantes. Car l’appareil est multitimbral. Chacune de ses six voix peut recevoir un programme différent, être assignée à un canal MIDI particulier ou être regroupée avec d’autres voix pour former un ensemble polyphonique. L’utilisateur·ice peut ainsi disposer de six synthétiseurs monophoniques indépendants, d’un instrument à six voix ou de différentes combinaisons intermédiaires. L’Xpander dispose de 100 mémoires de sons et de 100 mémoires de configurations multitimbrales. L’une des autres grandes forces de l’Xpander, c’est également sa connectique. Outre les prises MIDI, six entrées CV/Gate permettent de piloter directement les différentes voix depuis des équipements analogiques. Mieux encore, l’instrument peut convertir les signaux reçus sur ces entrées en messages MIDI de notes, transmis sur un même canal ou répartis sur six canaux distincts. Chaque voix possède sa propre sortie audio, en complément de la sortie stéréo générale. L’Xpander assure ainsi la transition entre les anciens systèmes à base de tensions de commande et les nouvelles configurations MIDI.
Si le numérique occupe une place importante dans son fonctionnement, la génération et le traitement du signal audio restent analogiques. Le microprocesseur intervient dans la programmation, la gestion des voix et le contrôle des modulations. L’Xpander arrive dans un contexte où les synthétiseurs numériques connaissent une progression spectaculaire, surtout depuis la commercialisation du Yamaha DX7 en 1983. Oberheim choisit pourtant de poursuivre le développement de la synthèse analogique, mais en la poussant beaucoup plus loin. Une approche que le constructeur va porter à son aboutissement dès l’année suivante.
Le Matrix 12, sommet technologique d’Oberheim

Avec le nombre de voix proposées par le Matrix 12, l’architecture multitimbrale franchit ici un nouveau cap. Les douze voix peuvent être réparties entre six zones programmables, chacune disposant de ses propres réglages de clavier et de communication MIDI. Plusieurs programmes peuvent être superposés ou au contraire utilisés comme autant de synthétiseurs indépendants. Et bien sûr, chacun d’eux peut être splitté sur le clavier. En revanche, contrairement à l’Xpander, les sorties audio individuelles ne sont plus présentes de série. Elles sont proposées en option, sous la forme d’un kit ajoutant une sortie pour chacune des douze voix.
Ici encore, la mémoire comprend 100 programmes simples et 100 configurations multiples. Cette puissance a cependant un prix. Le Matrix 12 figure parmi les synthétiseurs les plus coûteux de son époque. Sa programmation demande également davantage d’apprentissage que celle des OB-X et OB-Xa, dont l’essentiel des paramètres se trouvait directement sous les doigts du musicien. Le Matrix 12 représente l’aboutissement du travail entrepris par Oberheim sur les synthétiseurs analogiques polyphoniques. Une machine magnifique. Malheureusement sa commercialisation intervient à un moment difficile pour l’entreprise.
Après la faillite : Matrix 6, Matrix 1000 et rachat par Gibson


Puis, en 1988, Gibson acquiert la marque Oberheim. Le constructeur poursuit quelque temps la fabrication de certains synthétiseurs, comme l’Xpander et le Matrix 1000. Ce dernier connaîtra une nouvelle version à façade crème en 1994. C’est cette même année qu’arrive un véritable nouveau synthétiseur Oberheim, l’OB-Mx. Un fantastique synthétiseur analogique dont l’esthétique rappelle un peu le SEM, mais dont l’architecture et le son sont très éloignés des précédentes productions de la marque. Pour son développement, Gibson fait appel au vétéran Don Buchla, l’un des pionniers de la synthèse analogique. D’autres produits suivront, ici encore sans la participation de Tom Oberheim, comme l’OB-12, un synthétiseur numérique VA développé par le constructeur italien Viscount sous licence Oberheim.
Le retour de Tom Oberheim

Mais Tom Oberheim ne compte pas s’arrêter là. En 2015, il remet au goût du jour le 2Voice de 1975, un synthétiseur qu’il considère comme son préféré parmi ses premières créations. Baptisé Two Voice Pro (TVS Pro), ce nouveau synthétiseur réunit deux SEM, un clavier de 37 touches sensible à la vélocité et à l’aftertouch, ainsi qu’un séquenceur à deux canaux et 16 pas. Il dispose également de 56 points de connexion sur son panneau supérieur et d’une interface MIDI. Une édition limitée à panneau noir voit également le jour en 2016.





