Les ingénieur·es du son passent beaucoup de temps dans des salles polyvalentes et autres espaces qui présentent une acoustique si médiocre, qu'elle en vient parfois à gâcher le plaisir d’un mixage en façade. Mais dans ce genre de cas, comment s’en sortir ? Pour répondre à cette question, l’équipe d’AF vous a concocté une série de conseils pratiques pour éviter le naufrage en live.
Pourquoi tant de salles sonnent mal ?
Parfois, un·e ingé de façade doit travailler son mixage dans une salle de concert qui s’apparente à un véritable cauchemar sonore. Souvent, la cause est à trouver du côté financier, car un traitement acoustique de qualité coûte de l’argent, et, il est généralement difficile, voire impossible, pour les propriétaires de salles de concilier une construction architecturale économique et une acoustique optimale.
Les bâtiments en béton et en verre, où les murs et les plafonds se rejoignent à angle droit, peuvent être construits rapidement et à moindre coût, certes. Cependant, cela crée des espaces quasiment dépourvus de surfaces absorbantes, ce qui produit inévitablement d’innombrables réflexions qui se propagent directement dans la salle, au grand dam de l’ingénieur·e en question, qui a la responsabilité de proposer un rendu sonore de qualité pour les musicien·nes et le public.
Qu’est-ce qui caractérise une mauvaise acoustique ?
Plusieurs paramètres permettent d’évaluer l’acoustique d’une pièce. Parmi les plus connus figurent des abréviations parfois obscures, telles que RT60 et STI. Le RT60 (acronyme de « Reverberation Time 60dB ») décrit le temps exprimé en secondes, que met l’énergie sonore pour décliner de 60 décibels après l’arrêt soudain de la source sonore. En clair, c’est le temps qu’il faut à un son pour devenir pratiquement inaudible dans une pièce. Le STI (acronyme de « Speech Transition Index ») est un indicateur standardisé (compris entre 0 et 1) qui mesure la clarté et l’intelligibilité de la voix humaine à travers un espace ou un système de sonorisation. Le STI a donc pour objectif principal d’évaluer une éventuelle déformation du son entre un émetteur (une personne qui parle ou un haut-parleur, par exemple) et un récepteur (l’oreille des auditeur·ices, ou un micro de mesure).
Mais comme toujours en matière de sonorisation, tout dépendra du programme artistique à défendre ce jour-là. Ainsi, un orchestre classique, par exemple, s’en sortira nettement mieux dans une salle présentant un RT60 long (supérieur à deux secondes) et un STI faible (inférieur à 0,5) qu’un groupe de rock avec un système de sonorisation ultrapuissant. Par conséquent, un groupe qui reprendrait des classiques d’Iron Maiden et les jouerait dans un tel espace, ferait inévitablement face à un défi acoustique de taille. Et malheureusement, ce problème ne se limite pas aux salles de concert classiques ou aux édifices historiques et religieux, car les salles polyvalentes modernes servent souvent à de multiples activités, sans pour autant offrir une acoustique adaptée à la musique amplifiée.
Quelles mesures adopter pour sauver la mise ?
Un excès de réverbération est insupportable, tout le monde le sait. Notre objectif sera donc de supprimer autant que possible les réflexions directes. Il est important de distinguer les réflexions provenant du système de sonorisation de celles de la scène. Notre travail commence avant tout sur scène, car les réflexions indésirables empêchent les musicien·nes de s’entendre clairement. Celles-ci les incitent à monter le volume de leurs amplis, à jouer beaucoup plus fort et, par conséquent, à demander un retour de scène toujours plus puissant. L’ingénieur·e du son façade augmente alors le volume des retours et, simultanément, celui du système de sonorisation. Il en résulte un son en façade inutilement puissant, voire dangereux pour les tympans, qui génèrera à son tour des réflexions problématiques supplémentaires. En résumé : un véritable cercle vicieux !
Le premier conseil à retenir, c’est donc que la scène doit produire un maximum de son direct et un minimum de réflexions. Mais que faire si l’acoustique est vraiment trop infernale ? Une solution économique consiste à recouvrir les côtés et toute la largeur du fond de scène avec le tissu le plus épais possible. Bien entendu, seuls les tissus ignifugés doivent être utilisés. Pour y parvenir, on utilise généralement de la moquette ou, encore mieux, du velours de scène. Quoi qu’il en soit, plus le matériau utilisé sera épais, plus le résultat sera satisfaisant. En règle générale, on retiendra que le tissu doit être suspendu à une certaine distance des murs (pour laisser une barrière d’air supplémentaire atténuer les réflexions) et non tendu, mais plutôt plié. Cela vous permettra d’absorber non seulement les hautes fréquences, mais aussi une bonne partie des fréquences médiums qui possèdent, par définition, une longueur d’onde plus importante et ont donc besoin de traverser plus de matière pour être atténuées. Idéalement, le plafond au-dessus de la scène devra également être recouvert de tissu. Naturellement, des absorbeurs acoustiques professionnels ou un plafond traité sur le plan acoustique sont recommandés, mais ces derniers points relèvent de la responsabilité (et de la volonté) de la salle de concert, et non du groupe en tournée pour lequel vous serez amené à sauver les meubles ce jour-là (et souvent, quelques heures à peine avant le début du concert).
L’idée est simplement de créer une acoustique plus acceptable, avec un peu d’huile de coude et beaucoup de résilience. Les musicien·nes s’entendront mieux et seront moins tenté·es de compenser le mauvais comportement de la salle en augmentant le volume de leur ampli. Mais ce n’est pas tout, l’équipe de sonorisation en façade en bénéficiera également, car une scène plus silencieuse offrira une plus grande liberté créative en termes de mixage.
Angle d’incidence = angle de réflexion
Traiter le mur du fond de salle
En général, seules les grandes tournées professionnelles peuvent se permettre de recouvrir un maximum de surfaces dures et réfléchissantes dans la zone réservée au public. Cependant, s’il vous reste quelques mètres de tissu, vous pouvez essayer de recouvrir le mur du fond des petites salles, aux endroits stratégiques, c’est-à-dire là où le système de sonorisation va frapper directement. Comme nous l’avons vu dans nos articles concernant l’éclairage scénique, le son se comporte comme la lumière : l’angle d’incidence est égal à l’angle de réflexion (du moins pour les hautes fréquences et les médiums). Et donc, en atténuant au mieux les réflexions générées par le mur situé derrière le public, vous gagnerez en définition pour l’ensemble de votre prestation.
La courbe RT60 : pourquoi les graves persistent
La courbe RT60 d’une grande église ou d’une salle en béton brut montre que le temps de réverbération augmente lorsque la fréquence diminue. Autrement dit, les fréquences bas-médiums et graves persisteront plus longtemps dans la salle et auront une fâcheuse tendance à masquer les voix. D’autant plus que plus la fréquence jouée sera basse, plus il sera difficile d’obtenir un son directionnel avec des haut-parleurs. Or, une distribution sonore ciblée est essentielle, notamment pour réussir à exploiter efficacement la seule grande surface absorbante disponible dans chaque salle de concert du monde : à savoir, le public, affectueusement surnommé « matériau d’amortissement » entre les professionnel·les du métier.
Orienter les enceintes vers le seul absorbeur fiable : le public
Les enceintes principales devront donc, idéalement, couvrir uniquement la zone du public et ne pas diffuser de basses vers les murs ou le plafond. La meilleure solution consiste à utiliser un système de sonorisation suspendu, où les enceintes de façade ou d’array sont orientées uniquement vers le public. Si cette option n’est pas envisageable, il est recommandé d’utiliser des pieds d’enceintes inclinables ou des supports de suspension réglables. Ensuite, réduisez le nombre de caissons de basses au minimum et privilégiez un système directionnel, si votre matériel le permet. Une configuration cardioïde ou « End-Fire » peut vraiment aider à compenser les résonances des fréquences basses sur scène. La clé est de procéder par petites étapes, pas à pas. Soyez aussi prudent·e avec l’égalisation excessive du système, surtout si la salle est vide lors des balances. Certes, les résonances de la salle pourront être un peu mieux atténuées avec un égaliseur général, mais au-delà, cela deviendra sans doute plus complexe.
Shit In, Shit Out : régler le problème à la source
Après tout, si l’on pouvait corriger une mauvaise acoustique de salle par simple égalisation, tout serait plus facile. Mais en réalité, cette opération ne fait que masquer les symptômes, sans s’attaquer aux véritables causes du problème. De plus, même si le son en façade peut s’améliorer avec une égalisation soustractive poussée, en s’éloignant de la console de mixage, on constatera souvent qu’un trop grand nombre de fréquences sont absentes dans le champ à proximité du système de sonorisation. C’est là que l’utilisation de lignes à retard s’avèrera judicieuse : le système de sonorisation principal sera généralement complété par des haut-parleurs de rappel supplémentaires, calibrés avec un retard temporel précis, qui vous permettront de diffuser un signal plus direct et tout aussi intense vers les spectateur·ices du fond. Ce qui vous offrira la possibilité de réduire encore un peu plus le volume du système de sonorisation principal et, par conséquent, l’excitation acoustique négative de la salle.
L’autre conseil à retenir aujourd’hui, c’est qu’il sera toujours mieux de revenir en arrière lors de vos balances et du calibrage de votre niveau de sortie principal. Et ce, en particulier pour le mixage dans des espaces très difficiles sur le plan acoustique. Le principal problème est donc de créer un mix qui ne soit pas trop fort. Et en matière de perception scénique, comme vous le savez bien, tout repose sur le niveau et l’intelligibilité des voix chantées ou parlées. Si elles sont inaudibles, vous vous retrouverez vite à devoir répondre aux questions de certain·es auditeur·ices mécontent·es. Il est donc conseillé de commencer par ajuster les voix lors de la balance, puis de construire le reste du mixage autour d’elles (c’est d’ailleurs une pratique mise en place au quotidien par de nombreux·euses ingénieur·es du son reconnu·es, et ce, même lors des sessions de mixage en studio).
Les traitements audio à la rescousse
Isoler la voix lead : coupe-bas à 200 Hz, coupe-haut à 9 kHz
Comme vous le savez donc, il nous faut en priorité obtenir une voix Lead intelligible et suffisamment forte pour le genre musical pratiqué. Mais paradoxalement, dans des conditions acoustiques vraiment très mauvaises, un son étouffé, comme celui d’un combiné téléphonique vintage, est souvent la solution de dernier recours. Pour y parvenir, utilisez généreusement le filtre coupe-bas (n’hésitez pas à monter jusqu’à 200 Hz) et le filtre coupe-haut (jusqu’à 9 kHz) pour que la voix ne soit plus trop noyée dans les réflexions parasites. Ensuite, construisez votre mixage autour de ça. Autre point crucial dans ce cas précis : une fois la voix testée, laissez les micros voix ouverts pendant que vous ajustez les niveaux du reste du groupe. La diaphonie qui se présentera dans les micros voix vous aidera à déterminer s’il faut, ou non, optimiser le mixage sur la console ou la configuration sur scène.
En général, dans ce type d’environnement, un mixage épuré est presque toujours recommandé. Ainsi, utilisez l’égaliseur avec précision pour atténuer les fréquences indésirables plutôt que de les amplifier sur une large bande. N‘oublions pas que les basses fréquences sont particulièrement difficiles à gérer dans les espaces très réverbérants. Donc, là aussi, le filtre coupe-bas sera votre meilleur allié, et fonctionnera de concert avec les gates et les plugins dédiés au traitement des transitoires.
Gates et transitoires sur les percussions
En ce qui concerne les sons percussifs, il faudra essayer de les garder aussi courts que possible et utiliser la réverbération de la pièce pour obtenir un résultat plus naturel. En résumé, utilisez l’ensemble des inconvénients à votre avantage, si cela est possible, bien évidemment. Ian Bond (l’ingénieur·e façade attitré du groupe de rock progressif britannique Porcupine Tree) est célèbre pour utiliser des temps de relâchement extrêmement courts pour les gates de la grosse caisse, en particulier dans les espaces difficiles. Parfois, l’ouverture ne dure que 70 ms à peine. Ce qui sonnerait comme un clic basique sur un album de studio vous permettra de conserver une belle rondeur dans ces environnements problématiques, car une très brève impulsion suffira à suggérer naturellement un corps de grosse caisse résonant dans la pièce, du moins dans la perception du public venu assister au concert.
L’utilité de la compression
Un coup d’œil à votre section dynamique s’avèrera également utile. Les DJ possèdent un avantage particulier dans le domaine, car ils parviennent souvent plus facilement qu’un groupe traditionnel à obtenir un son transparent dans des espaces extrêmes difficiles (pour ne pas dire n’importe où). La raison est simple, la musique commerciale est généralement fortement compressée, ce qui réduit considérablement la plage dynamique d’un morceau. Par conséquent, il est rare qu’une caisse claire ou une voix se détache nettement du reste du titre. Or, ce sont précisément ces impulsions (ou ces pics) qui perturbent fortement l’acoustique d’une salle médiocre sur le plan acoustique. Et pour cause, cela crée des réflexions spontanées qui se mélangent au son direct, et qui dégradent la qualité sonore globale.
Cet effet indésirable pourra être atténué grâce à un bon vieux limiteur. Au lieu de traiter la batterie, la basse et les voix avec un ratio de compression modéré (3:1 ou 4:1) et une forte réduction de gain, privilégiez plutôt un limiteur. En effet, un ratio de 10:1 et une faible réduction de gain (3 à 4 dB) donnent souvent de bons résultats dans les pièces réverbérantes. Ajoutez un compresseur au bus master avec des réglages de mastering classiques (par exemple : ratio 2:1, attaque 30 ms, relâchement 100 ms, réduction de gain de 2 à 3 dB) pour lisser le mixage global et harmoniser les signaux individuels. Cela atténuera davantage les crêtes du signal.
Avec une compression classique (c’est-à-dire de faibles taux de compression, mais de fortes réductions de gain), il y a aussi le risque d’accentuer la réverbération de la pièce captée par les microphones. Enfin, rappelons un dernier conseil qui peut paraître basique : évitez de forcer sur les effets de réverbe dans un environnement pareil, qu’il s’agisse de processeurs hardwares haut de gamme ou de plugins bon marché. Et pour sublimer la voix, privilégiez plutôt un délai.
Et le groupe dans tout ça ?
Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, rappelons que les interprètes ont une influence capitale sur le son. L’arrangement et le tempo des morceaux jouent également un rôle important pour obtenir un bon rendu global. C’est pourquoi certains groupes excellent dans une salle à l’acoustique réverbérante et délivrent un son optimal, tandis que d’autres peinent à s’y adapter. Les grands espaces, où les basses fréquences peuvent survivre pendant plusieurs secondes, sont un véritable fléau pour les groupes de metal aux attaques de double pédale incessantes. La musique de Pink Floyd, en revanche, semble avoir été composée spécifiquement pour les salles de concert réputées pour leur acoustique difficile : grâce à des morceaux lents aux arrangements épurés où seuls quelques instruments se chevauchent. Le choix des morceaux et des arrangements peut donc très largement influencer le rendu sonore du mixage en façade. Et si le groupe accepte cette idée, conseillez-leur d’adapter leur tracklist et de privilégier les ballades aux morceaux très rythmés.
Enfin, si votre matériel le permet, utilisez des retours intra-auriculaires plutôt que des enceintes de retour sur scène, et placez des écrans en plexiglas (ou des absorbeurs de studio mobiles) devant la batterie. Orientez aussi les amplis guitare de façon à ce que le son soit dirigé vers le fond de scène plutôt que vers le public, même si cela peut paraître un peu déroutant au début (surtout pour le public). Sinon, un ampli à modélisation de type Kemper ou Axe-FX sera presque toujours un meilleur choix qu’un stack Marshall complet (du moins, dans ces conditions là). En fin de compte, la décision finale reviendra aux musiciennes, et sera conditionnée par les options disponibles dans le parc matériel du régisseur.
Des solutions de secours, pas une recette miracle
Terminons en rappelant qu’après tout, le public s’est déplacé pour profiter du son caractéristique du groupe. Par conséquent, les conseils et astuces présentés ici ne doivent être considérés que comme des solutions de secours ultimes.






