LeGrosChat 09/02/2017

Yamaha RX5 : l'avis de LeGrosChat

« Un beau monstre des années 80 ! »
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Rapport qualité/prix : Excellent Cible : Les utilisateurs avertis
Pourquoi un monstre ?
Eh bien, jetez un petit coup d'oeil aux photos pour une première idée ! :-D
D'abord ses mensurations : un grand panneau de 34x44cm en pan incliné (à 8°, pour les amateurs de détails) sur 9cm de hauteur en partie arrière, pour environ 3.8kg sans son alim 12Vcc. Avec ces dimensions, le bestiau rentre tout juste dans un emplacement de rack 2U, serait-ce un hasard ?
Grâce au biseau sous la partie avant du panel on peut incliner la machine pour la caler sur un angle de 20° par rapport au plan de travail. Ça améliore nettement la lecture du petit LCD rétroéclairé quand on est assis devant pour bosser en studio. Pas bête !

OK, c'est donc un tank, ou plutôt un porte-avions , et même éteinte, elle est déjà méchamment impressionnante. Mais c'est une erreur de croire qu'elle est toute en métal. Seuls le fond et une partie des côtés sont en tôle pliée. Le panel est en une sorte d'ABS noir mat épais et rigide, typique au matériel pro Yamaha de cette époque.
Ensuite, on va pas se mentir : une BàR de ce format avec une cinquantaine de boutons en façade dont 24 pads d'instruments, 12 sorties séparées avec chacune leur slider de mixage et surtout une notice en français de 84 pages, on est pas chez Fisherprice.
Là on pose les doudous et on crache la sucette : c'est du sérieux ! :bravo:

Mise en route, test des pads :
Les boutons en plastique dur claquent en s'enfonçant sans effort. La robustesse légendaire des produits Yamaha vintage est bien au rendez-vous avec un astucieux système de butée interne sur les pads, indispensable pour que leurs switchs puissent résister indéfiniment aux zicos qui tapent comme des bourrins. Du coup, ça facilite énormément la précision de la frappe en RealTime car la sensation est franche avec une course faible et un contact sans rebond, même si c'est plus bruyant que des pads en silicone.
J'ai lu dans un autre avis que ce RealTime ne répondrait soit-disant pas "à la milliseconde"... Mort de rire : avec une précision maxi de 32 steps par mesure en RT, c'est bien plus facile d'incriminer la machine que de reconnaître qu'on n'a pas des réflexes de ninja. Dans ce cas, il vaut mieux humblement ralentir le tempo pour travailler quand on ne s'appelle pas Flash Gordon.
On trouve aussi une fonction Swing qui m'a modérément convaincu, destinée bien sûr à "humaniser" les patterns un peu à la façon des Groove/Shuffle des Roland, mais c'est surtout difficile de ne pas apprécier la souplesse de programmation des mesures et leur nombre maxi possible par pattern (théoriquement jusqu'à 99, si le taux de mémoire libre le permet). En effet, le nombre de temps par mesure peut être librement choisi au lieu d'être préprogrammé comme sur beaucoup d'autres BàR concurrentes : les adeptes du jazz et du rock-progressif vont donc se régaler à se tricoter des songs avec des rythmiques impaires parmi les plus furieusement biscornues (à coups de 7/4 et de 11/6 :8O: ) et des breaks complètement casse-gueule enfin taillés dans le bronze immuable de la programmation informatique. De quoi motiver les zicos les plus autodidactes d'aller prendre des cours de solfège ! :-D
On est donc clairement sur du matos de grande qualité, très bien conçu par et pour de vrais pros, capable de satisfaire les zicos les plus exigeants et construit pour durer des décennies sans craindre les barbares...
Joli bilan jusqu'à présent ! :bravo:

Et les sons ?
Ben voilà, c'est les 80's flamboyantes et la New-Wave dans toute sa splendeur avec New Order, Pet Shop Boys, OMD, Cocteau Twins, Depeche Mode, mais aussi A-Ha, Madonna, Prince et Vangelis dans d'autres genres parmi ses célèbres utilisateurs. Excusez du peu !
C'est très connoté, comme on dit quand on est en smoking avec une coupe de champagne à la main (non, c'est même pas un gros mot :-D ). Et certains râleurs vont même hurler que c'est ringard. On se calme... Chacun ses goûts, point barre ! ;)
Pour autant, côté sons d'origine, et même si on ne les aime pas, tout n'est pas perdu car la bestiole a de la ressource pour se faire pardonner. D'ailleurs, malgré tout ce qu'on pourra en dire, ils sonnent plutôt bien pour des samples de cette génération (en 12 bits) et ont une bonne pêche dans l'ensemble, d'autant que certains d'entre eux ont été samplés avec un poil d'effets, ce qui ne gâte rien.

La RX5 est déjà parfaitement utilisable sans aucune cartouche grâce à une palette suffisante de sons internes en ROM. Un bon exemple du sympathique SynthMania sur Youtube sera plus explicite : https://www.youtube.com/watch?v=SHFbJKKze4E.
La fameuse cartouche fournie d'origine à l'époque n'est donc là que pour apporter une petite trentaine de sons supplémentaires plus ou moins indispensables, qu'on peut alors entendre dans plusieurs patterns de démo (préprogrammées en ROM et rechargées automatiquement en cas de réinitialisation de la machine), mais dont certains d'entre eux sont tellement kitsch qu'on aura du mal à les utiliser ailleurs (Gun, Wao, Ooo... ), à moins de leur faire subir une sévère édition interne dans un grand élan créatif. N'oublions pas non plus qu'avec 24 pads disponibles (identifiés de A à X), on peut envisager s'en réserver 1 ou 2 pour des sons de malades complètement barrés ! ;)

Et justement, parlons maintenant de ces puissantes fonctions Edit Voice. Elles permettent de triturer chaque sample de la ROM et de la cartouche : inverser la lecture, la reboucler, changer l'enveloppe, le bend et/ou le pitch (on peut même les modifier d'un step à un autre dans une même pattern). Ici, Yamaha a repoussé les limites vraiment très loin, et on ne peut que l'en féliciter, même si l'interface d'édition est tout sauf conviviale.
A l'opposé des "Poum/Tchak/Bzz/Fzzzz" figés ou faiblement éditables de nombreuses autres BàRs de l'époque, cette RX5 permet donc à l'utilisateur averti de construire des parties rythmiques avec des timbres totalement inhabituels de façon complètement autonome.
C'est donc une franche invitation à exprimer librement sa créativité personnelle.
La preuve : https://www.youtube.com/watch?v=HgsjvJ2nl8E
Avec les 12 sorties séparées et leurs sliders de volume, on peut évidemment appliquer individuellement à chaque type d'instrument un effet externe supplémentaire, si besoin : distorsion, filtrage, compression, equalisation, reverb, etc... Ou bien paramétrer cela en Aux ou en Insert à partir de chaque tranche de la table de mixage chargée de la sommation des voix de la RX5.
Alors, qui c'est qui hurle encore que ce monstre est ringard ? :-D

Passons au MIDI, maintenant !
Sur les BàR "classiques", les fonctions MIDI se résument le plus souvent aux incontournables commandes d'entrée/sortie en canal 10 pour le MTC d'une part et pour les notes par pad d'autre part, standardisées aux valeurs fixées par la norme GM (ou XG).
En revanche notre monstre, malgré sa trentaine d'années, est un vrai démon du MIDI. :-D
En plus des habituelles commandes MTC, la RX5 est effectivement capable de se comporter en entrée MIDI comme un rompler pouvant jouer chacun de ses samples internes avec un pitch calé à la hauteur des notes reçues depuis un clavier-maître. Là aussi une petite vidéo pour l'exemple : https://www.youtube.com/watch?v=MDcZyqZpzLA. Mais surtout grâce à la souplesse de son paramétrage, d'agir en sortie MIDI comme un véritable séquenceur multicanal, en attribuant à chacun de ses 24 pads n'importe quelle note (de C1 à C6) sur n'importe lesquels parmi les 16 canaux. Du coup, elle peut librement piloter des expandeurs et/ou des sampleurs externes autant pour jouer une ligne de basse et/ou une section de cuivres que pour disposer enfin d'un très large choix de drumsets en tous genres (jazz/rock/metal/afro/latino/orchestral/etc). On en viendrait presque à regretter qu'il n'y ait qu'un seul MIDI Out à l'arrière ! :8O: :bravo:

J'en ai donc largement profité pour mieux exploiter mon excellent E-MU Orbit et y rajouter les samples persos de mon Zoom ST224, retravaillés avec sa petite section d'effets intégrée, au lieu de continuer à n'utiliser que les sons en ROM de la RX5. Et là, je peux vous assurer qu'au niveau de la palette désormais infinie de sons disponibles, c'est pas une tuerie, mais carrément un génocide ! :bave: :bave: :bave:

La question qui tue :
Mais à quoi sert cette grosse BàR si on n'utilise quasiment pas ses sons internes ? :-D
...Eh ben, le mot-clé c'est le WORKFLOW !!! :bravo:
Chaque instrument de musique informatisé (comme chaque logiciel de DAW), est conçu selon une ergonomie et un mode de programmation qui induit une certaine logique de travail pour s'y adapter efficacement : c'est ce qu'on appelle pour plus de facilité le workflow (même si c'est très exagéré d'employer ce terme pompeusement technique dans ce cas, mais ça fait toujours branchouille les mots anglais en musique :-D ).
...Et justement le workflow de la RX5 me convient parfaitement ! :bave:

Quand j'ai voulu composer ma première pattern sur la RX11 de mon groupe, il m'a fallu moins de 10 mn sans la doc pour maîtriser le RealTime associé à son Quantize. C'est juste pour moi la façon la plus naturelle et la plus spontanée pour travailler, et je pense que nous sommes probablement très nombreux dans ce cas.
La logique de conception propre aux RXs de Yamaha dans ce domaine fait que je peux en prévoir chaque fois le résultat, contrairement à celle de la groovebox Roland MC303, par exemple.
Du coup, quand j'ai acheté la RX5, j'y ai immédiatement retrouvé mes habitudes de travail prises sur la RX11, aussi confortables que de vieilles pantoufles... :-D

Au point qu'il m'est souvent arrivé de composer sur ma RX5 une rythmique un peu complexe "au feeling" avec son RealTime quantisé, puis la retransmettre en MIDI à l'ordi pour la décomposer visuellement et mieux la comprendre. J'aurais peut-être pu faire la même chose directement sur le logiciel en temps réel avec une surface de contrôle, mais je n'ai pas encore trouvé sur les pads en gomme la même diabolique précision de jeu que sur ces satanés pads en plastique dur qui claquent ! ;)

Des reproches ?
Oui quand même, parce que nul n'est parfait : j'admets volontiers que le mode d'édition et de paramétrage en profondeur sous forme de "jobs" à la mode Yamaha avec ses menus et sous-menus est assez rébarbatif et finit par devenir carrément fastidieux à l'usage, surtout quand on doit reprendre plusieurs fois une série de sons à corriger. D'autant que je n'ai jamais trouvé d'éditeur logiciel pour la RX5, et que le petit écran LCD à 2 lignes ne permet malheureusement aucune vue d'ensemble du travail en cours. Mais bon, à défaut d'autre chose, on fait avec...
Donc, cette RX5 dispose bien d'un potentiel de programmation (des patterns) et d'édition (des sons en ROM et du MIDI) absolument phénoménal, mais qui se fait chèrement payer en retour par de nombreux efforts de patience et de ténacité de la part de son utilisateur.

Derniers détails, j'ai lu sur les forums que plusieurs possesseurs de RX5 avaient parfois des bugs à l'allumage. Ça peut venir d'un faux-contact de la cartouche, ou de l'effondrement du 12Vcc lors d'un fort appel de courant au boot de la RX5.
Ces cartouches n'ont hélas aucun système de verrouillage : l'astuce du jour c'est donc un petit boudin de PataFix collé autour pour la bloquer en place. Pas beau, mais efficace !
L'autre conseil perso est de vérifier son bloc-transfo d'alimentation secteur. C'est souvent du vintage et les vieux condensateurs d'alim sont fatigués. Or, cette RX5 mérite largement qu'on investisse 20 ou 30€ dans une bonne alim neuve de marque, capable de fournir au moins 1.5A sous 12V continus, comme celles qu'on trouve parfois pour les routeurs, imprimantes, etc... Vérifiez bien, avant achat, que la polarité et les connecteurs sont exactement les mêmes que l'ancienne.
Accessoirement, un filtre anti-surtensions et un filtre antiparasites EFI/RFI (du genre Schaffner) sont toujours utiles pour protéger l'ensemble de votre cher matos adoré contre les petits incidents quotidiens du courant secteur, bien que cela ne soit quand même pas suffisant en cas de foudre...
Voilà ! :-D


Rapport qualité/prix :
C'est une BàR professionnelle résolument haut-de-gamme, fiable, robuste et bien conçue, sortie en 1986 à un prix particulièrement élevé pour l'époque. Mais aujourd'hui elle est totalement démodée par sa palette sonore désuète et son mode de paramétrage avancé assez rebutant, surtout à cause du manque flagrant d'un affichage graphique digne de ses performances et de ses capacités d'édition, ce qui pénalise énormément sa cote actuelle.
Donc à mon avis, son rapport qualité-prix est exceptionnel, ce qui en fera une excellente affaire, mais pas auprès de n'importe quel acheteur :
- Surtout pas pour un jeune débutant trop habitué aux jog-wheels et aux interfaces graphiques user-friendly : il se lassera très vite de ces sonorités très datées et sera totalement rebuté par cet afficheur minimaliste qui rend vite fastidieuse toute tentative d'édition. D'ailleurs, existe-t'il au moins un éditeur logiciel pour cette bécane ?
- En revanche, pour l'amateur d'analos et numériques vintage qui a déjà une certaine habitude de cette génération de machines peu conviviales à paramétrer, il trouvera à peu de frais une puissante BàR professionnelle de grande qualité aux énormes capacités d'édition des sons en ROM, mais surtout un complément idéal à un expandeur spécialisé (E-MU Pro-Cussion) ou un sampleur, grâce à une implémentation MIDI complète et particulièrement versatile, avec en prime des E/S en mode gate. :bravo:

Est-ce que je rachèterais cette bécane aujourd'hui ?
Peut-être pas, depuis que j'ai installé plusieurs vieux ordis et leurs interfaces MIDI en permanence dans mon tout petit studio pour faire fonctionner les éditeurs logiciels de mes expandeurs et de mes synthés. La présence de ce gros porte-avions sur mon plan de travail devient donc de moins en moins indispensable et de plus en plus encombrante... En revanche, si je ne l'avais plus, je sais que je regretterais souvent son excellent mode RealTime quantisé pour travailler plus efficacement.
C'est ça le bon workflow, les gars ! C'est quand ça permet de concrétiser facilement sa créativité sans perdre son temps ni sa concentration sur son projet ! :bravo:

Donc oui, je me sers trop peu de cette RX5, mais au prix où on la brade actuellement, quel dommage de la vendre !